Suspecte qui « collectionne les amants », affaire d’État… L’histoire derrière l’affaire Marguerite Steinheil, accusée d’un double assassinat jamais résolu

Le soleil se lève à peine sur l’impasse Ronsin à Paris, ce 31 mai 1908. Dans l’imposante villa du 6bis, à 6 heures du matin, Rémy Couillard descend de sa chambre, située sous les combles comme il est d’usage pour les domestiques.

Au premier étage, il traverse le couloir où toutes les portes sont entrebâillées – ce qui est inhabituel. Le jeune homme n’entend personne. Dans son témoignage à l’hebdomadaire Le Monde illustré du 6 juin 1908, Rémy Couillard raconte se précipiter dans la chambre de sa patronne.

Il y découvre Marguerite Steinheil « sur le lit », « nue; la chemise rabattue sur le visage, les poings ligotés violemment ramenés en arrière et attachés aux barreaux de la tête de lit. Les pieds, une ficelle à chaque doigt, étaient également étroitement liés aux barreaux du lit ».

Le domestique se rend immédiatement dans la chambre « de Monsieur (Adolphe Steinheil, NDLR), espérant trouver du secours ». Mais, sur le lit, gît le corps d’Émilie Japy, la mère de Marguerite. Son cou est enserré d’une cordelette et « un très gros morceau de ouate lui sortait de la bouche ».

« Épouvanté », il entre dans la troisième et dernière chambre, celle d’ami où « souvent couchait Monsieur ». Dans le cabinet de toilette, il trébuche sur le cadavre d’Adolphe Steinheil, « déjà froid et rigide », en chemise de nuit, les jambes repliées, une cordelette serrée autour du cou.

Fait étrange, au rez-de-chaussée, selon une photographie de la police, une imposante horloge est arrêtée un peu après minuit. Les détails de la scène de crime sont corroborés par les photographies prises le 31 mai 1908 par le service de l’identité judiciaire, que BFM a pu consulter.

Une figure importante de la vie parisienne

Malgré le choc, il appelle du secours. La police est dépêchée sur place. Marguerite, libérée de ses liens et assistée de son médecin, raconte les faits. Selon la maîtresse de maison, sa mère et son mari ont été tués par quatre cambrioleurs, trois homme vêtus de capes noires et une femme, rousse, qui l’auraient ensuite ligotée, et épargnée en la confondant avec sa fille de 17 ans.

Très vite, la presse est informée. Les journalistes réclament des informations aux policiers. Et pour cause, les propriétaires du 6bis de l’impasse Ronsin sont loin d’être anonymes. Adolphe est un peintre médiocre, qui a loupé la révolution picturale majeure de son époque: l’impressionnisme. Des deux, c’est sa femme la plus célèbre. Marguerite, surnommée Meg par ses proches, est une figure importante de la vie parisienne.

Suspecte qui « collectionne les amants », affaire d’État… L’histoire derrière l’affaire Marguerite Steinheil, accusée d’un double assassinat jamais résolu

En 1897, elle est présentée à Félix Faure, président français d’alors. Une liaison se noue entre eux, et deux ans plus tard, c’est avec elle qu’il est retrouvé inanimé. Il mourra quelques heures plus tard. La rumeur dira que le président de la République est mort, en épectase pendant un rapport sexuel.

Cette mort, insolite et scandaleuse, inspira à Georges Clemenceau la fameuse phrase à propos de son adversaire politique: « il se croyait César, il n’est mort que Pompée ». Quant à Marguerite Steinheil, elle y gagnera le surnom pénible de « La Pompe funèbre ».

Ce récit a été mis en image dans la série Paris Police 1910, diffusée ce printemps sur Canal +, réalisée par Fabien Nury. Il raconte la face sombre de la Belle Époque celle d’un Paris antisémite, complotiste et misogyne. Il montre aussi très bien comment la presse à sensation de ces années-là façonne la société.

Et ce à travers Monsieur La Bruyère, directeur du quotidien Le Matin, un personnage tout à fait réel, que le réalisateur considère, auprès de nos confrères de Franceinfo, comme « un individu déplorable, prêt à tout. Éminemment moderne, intelligent, et en même temps misanthrope, misogyne, cynique. Sans scrupule, il sème la division entre les gens. C’est un individu de presse malveillante, qui ne cherche qu’une chose: vendre du papier. »

Effectivement, les journalistes, galvanisés par l’affaire Dreyfus, qui s’est achevée deux ans plus tôt, voient dans le double assassinat de l’impasse Ronsin un nouveau feuilleton à chroniquer. Parmi les plus assidus: Le Matin, dont la régularité est quasi quotidienne. Avec des méthodes parfois tordues et à dire vrai, peu déontologiques. Ils recueillent une flopée de témoignages dont la crédibilité n’est pas toujours au rendez-vous. Le Petit Journal n’est pas en reste avec ses Unes dessinées. Marguerite y apparaît tantôt machiavélique, tantôt éplorée.

L’historienne et psychanalyste belge Sylvie Lausberg, s’est intéressée à cette affaire pendant plus de 15 ans. Elle en a écrit un livre, Madame S. publié en 2019.

« L’affaire du double crime de l’impasse Ronsin arrive à un moment où la presse se généralise. Désormais, depuis Jules Ferry, tout le monde sait lire et écrire. Et beaucoup de journaux feuilletonnent des histoires à partir de faits divers », explique cette militante féministe auprès de BFM.

Drame familial ou cambriolage ?

Sur les lieux du crime, selon un article du journal nationaliste L’Action française qui a chroniqué l’affaire, se rendent le juge d’instruction Paul Leydet, le chef de la Sûreté Hamard, le sous-chef Blot et son secrétaire Jouin, mais aussi Alphonse Bertillon alors directeur du service anthropométrique, un certain Monsieur Courtois-Suffit, médecin légiste et le commissaire de police du quartier Necker, Buchotte.

Toujours selon le journal, le juge d’instruction et le médecin légiste étaient des visiteurs réguliers du 6 bis impasse Ronsin. Le premier étant l’amant de Marguerite, finira d’ailleurs par se dessaisir de l’affaire au profit du juge André.

Au lendemain du double assassinat Le Matin pose la question, qui, à ce jour, n’a toujours pas trouvé de réponse: « Se trouve-t-on en présence d’un drame de famille, ou s’agit-il de quelque exploit sanglant de cambrioleurs féroces, renouvelant en plein vingtième siècle des Cartouche et des Mandrin? L’enquête réussira-t-elle à nous fixer avant longtemps? » Le 6 juin 1908, l’hebdomadaire Le Monde illustré raconte ce « crime énigmatique, partant inexpliqué » qui « défraye (sic) depuis une semaine toutes les conversations ».

Rapidement, Marguerite, seule survivante de ce massacre, est soupçonnée. Un mobile lui est tout trouvé, la femme a des mœurs légères, elle aurait donc tué son mari qui l’empêchait de réaliser son rêve d’épouser son amant. Sa mère, Émilie, serait un dommage collatéral. Un autre élément achève de convaincre l’enquêteur principal, Alphonse Bertillon, – criminologue et pionnier de l’identification judiciaire, antisémite notoire qui a envoyé le capitaine Dreyfus en prison après l’expertise d’un bordereau -, de la culpabilité de Meg: la maison ne comporte aucune trace d’effraction.

Selon Sylvie Lausberg, si l’affaire Steinheil passionne autant les foules c’est surtout parce qu’elle permet d' »exhumer la mort de Félix Faure, dont elle était la maîtresse. Les médias vont même jusqu’à se demander si elle n’a pas tué le président ».

Néanmoins l’historienne prévient: « il s’agit de la presse à un sou qui veut vendre certes, mais il ne faut pas oublier qu’il y a une idéologie derrière ». Car « l’instrumentalisation de l’affaire Steinheil, va beaucoup plus loin que de simplement vendre du papier », affirme-t-elle.

« Marguerite Steinheil est une femme très représentative de son époque et de son milieu, la bourgeoisie protestante », rembobine Sylvie Lausberg. « Elle est originaire de l’est de la France et à la mort de son père, on la marie avec ce peintre, de 20 ans son aîné. D’ailleurs dès le début elle veut divorcer », mais, à la faveur de la bienséance, elle n’en fera rien et finalement les époux concluent un accord, « une sorte de gentlemen’s agreement (un accord informel, NDLR), qui laisse libre court à leurs vies privées », poursuit la psychanalyste.

Une femme très moderne

« Le problème avec cette femme, c’est qu’elle collectionne les amants, son mariage est libre, ce qui est très moderne pour l’époque. La société lui tombe dessus parce qu’elle rompt l’hypocrisie de la Belle Époque », tranche Sylvie Lausberg.

Et d’ajouter, « c’est un phénomène de slut shaming (stigmatisation sexuelle des femmes, NDLR) avant l’expression. La salir fait plaisir aux gens », martèle l’historienne.

D’ailleurs, pour « Cesare Lombroso, un psychiatre italien, de l’époque, qui est le grand théoricien de la criminalité de l’anthropométrie criminelle, fait un lien entre la sexualité féminine libre et la criminalité », souligne Sylvie Lausberg, pour qui Marguerite Steinheil est un mythe moderne. Et « la série Paris Police 1910 utilise toujours ce ressort ». Au fond, pour la société, Marguerite Steinheil est « une criminelle, prostituée de luxe et insensible », observe la psychanalyste.

En réalité, la police et la justice de la Belle Époque ont à faire avec « une femme qui utillise les armes de son époque. Il ne faut pas en faire une sainte. Elle est charmeuse et menteuse, collectionne les amants, aime l’amour mais ce n’est pas un crime en soi », note Sylvie Lausberg.

Toujours est-il que pour se sortir de cette impasse, Marguerite Steinheil tente de se disculper au profit de son domestique, Rémy Couillard. Celui-ci lui aurait volé ses bijoux, la preuve, une perle dessertie est retrouvée, devant témoins, dans les affaires du domestique qui est jeté en prison. Mais très vite, le mensonge de Meg est, entre autres incohérences, révélé.

Ainsi, le 4 novembre 1908, le juge d’instruction ordonne l’incarcération de Marguerite Steinheil à la prison de Saint-Lazare où elle passera près d’un an. « Ce qui n’est pas rien, à l’époque pour une femme de son rang », constate encore Sylvie Lausberg.

Dans la presse, on continue de porter au mythe l’histoire de Marguerite Steinheil. Dans l’Action française, média nationaliste de l’époque, l’intimité du couple Steinheil avec Félix Faure fait de cette affaire un crime d’État. Une théorie à l’époque largement défendue par Édouard Adolphe Drumont, député d’extrême droite.

L’élu écrivait ceci le 10 juin 1908: « On dit que Félix Faure était un ami intime de la famille Steinheil et qu’il avait confié à son ami des papiers et des documents intéressants sur l’histoire contemporaine, qui seraient restés en possession du peintre. Ce sont des papiers que l’on aurait chargé des cambrioleurs de reprendre. Grâce à des circonstances encore inexpliquées, cette opération assez simple serait devenue la tragédie que l’on connaît. » Et au journaliste de poursuivre: « je vois toutes les raisons du monde pour qu’il ait été, ce crime crapuleux, au service de la politique. »

« Une volonté de mettre fin à la IIIe République »

Une version à laquelle Sylvie Lausberg souscrit. « Mon hypothèse, avérée par le secrétaire particulier de Félix Faure, c’est qu’ils ont chez eux (le couple Steinheil, NDLR) des documents que le président leur avait donnés pour les soustraire à son entourage. Je pense qu’il y a eu un ou deux cambriolages », explique l’historienne.

« L’affaire Steinheil est un paravent sur ce qui se jouait derrière: une volonté de mettre fin à la IIIe République », lâche Sylvie Lausberg. Pour cette dernière, « il ne faut pas oublier que Marguerite Steinheil est issue de cette France républicaine, or celle-ci est en danger. » À l’époque, l’Action Française, royaliste, veut balayer « la gueuse (la République, NDLR) qui serait la fossoyeuse de la France et de sa grandeur. L’extrême droite d’alors utilise l’affaire du double assassinat de l’impasse Ronsin pour nourrir cette idée. »

Un an plus tard, le 3 novembre 1909, la foule se presse devant le tribunal de la Seine. Le procès de Marguerite s’ouvre et comme une première de théâtre, personne ne veut manquer le jugement de l’affaire. Face à la cour d’assises de Paris, « elle se défend comme une lionne », narre Sylvie Lausberg. « C’est une femme intelligente, avec du toupet ». D’ailleurs, pour l’historienne qui s’est plongée dans les archives, « il est évident, au regard des attendus du procès, qu’elle ne peut pas avoir tué sa mère et son mari. »

« Très proche de sa mère, elle n’avait aucune raison de l’assassiner. Pour son mari, elle n’avait aucun intérêt à le faire non plus parce qu’elle avait un vrai sens de la famille et n’aurait pas tué le père de sa fille, Marthe, qu’elle adorait », explique Sylvie Lausberg.

Pendant dix jours, alors qu’elle risque la peine de mort, elle répond à chaque accusation et est finalement acquittée le 13 novembre 1909. Marguerite Steinheil sort de prison le lendemain.

Et son nom restera dans l’histoire. « Au fond on a utilisé un personnage pour nourrir les stéréotypes misogynes les plus éculés et ça continue de décennie en décennie », remarque Sylvie Lausberg. « Il y a une réflexion à avoir sur ce qui nous motive tant à nous repaître de ces injures qu’on accole toujours à ce personnage. C’est généralisé pour les femmes, mais dans le cas de Marguerite Steinheil ça prend des proportions extraordinaires », déplore-t-elle.

Car selon l’historienne, « la vérité historique est plus nuancée et le personnage est plus complexe que ce qu’on veut croire mais c’est moins vendeur. » Par ailleurs, pour Sylvie Lausberg, « la série est une fiction, faire autre chose que ce qu’elle est n’est pas gênant, mais on en fait une femme qui n’est qu’une manipulatrice. C’est grave », conclut-elle en invitant à interroger cet inconscient collectif à travers le personnage de Marguerite Steinheil.

Acquittée, Marguerite s’en va pour l’Angleterre, dans le comté du Sussex, où elle mourra en 1954. Et le mystère du double assassinat de l’impasse Ronsin reste entier.

Article original publié sur BFMTV.com

www.actusduweb.com
Suivez Actusduweb sur Google News


Ce site utilise des cookies pour améliorer votre expérience. Nous supposerons que cela vous convient, mais vous pouvez vous désinscrire si vous le souhaitez. J'accepte Lire la suite