Pourquoi la France a-t-elle des bases militaires en Afrique ?

Avec une vague de coups d’État dans les anciennes colonies françaises d’Afrique, la France se rend compte qu’elle ne peut plus tenir pour acquis son rôle militaire sur le continent.

Les protestations se multiplient contre la présence de la France en Afrique, où elle a déjà déployé sa puissance militaire. Les troupes françaises ont récemment été expulsées du Niger et du Mali et d’autres envisagent de mettre fin aux accords conclus pendant l’indépendance qui ont conduit à au moins 30 interventions militaires directes françaises entre 1964 et 1995.

Pourquoi les troupes françaises sont-elles en Afrique ?

Depuis l’indépendance, la France a voulu « pérenniser et sauvegarder la stabilité et la pérennité de certains régimes », explique le Dr Bakary Sambe, directeur de l’Institut de Tombouctou.

L’ancienne puissance coloniale considérait l’Afrique de l’Ouest et le Sahel comme un « espace de déploiement et d’influence naturels », dit-il.

Le professeur Bruno Charbonneau, du Collège militaire royal de Saint-Jean du Canada et expert en interventions de paix et de conflits en Afrique de l’Ouest, est d’accord.

« La présence militaire française en Afrique a aussi toujours permis à la France d’être au cœur des mécanismes de résolution et de gestion des conflits en Afrique francophone, notamment au Conseil de sécurité de l’ONU », affirme-t-il.

En apportant ainsi un soutien militaire aux régimes africains amis, la France peut projeter et protéger ses propres intérêts et organiser des interventions armées rapides, ajoute-t-il.

Le ministère français de la Défense affirme que sa mission première, via ses opérations au Gabon, est de former les soldats de la région et de renforcer leurs capacités à lutter contre le terrorisme, à protéger les frontières terrestres et maritimes. Cela implique le maintien de la paix, le renseignement et la logistique.

Ces rôles s’inscrivent dans le cadre du programme de renforcement des capacités africaines de maintien de la paix (Recamp), une initiative de formation lancée à la fin des années 1990 impliquant la France, le Royaume-Uni et les États-Unis.

Au Sénégal, il supervise la formation dans les 15 membres du bloc régional ouest-africain, la Cedeao, ainsi que dans la Mauritanie voisine.

Quelles nations ont encore des bases françaises ?

Bien que leurs effectifs aient été réduits ces dernières années, plusieurs milliers de soldats français sont toujours déployés dans les pays suivants :

  • Tchad: Près de 1 000 militaires, connus sous le nom de Forces françaises au Tchad (EFT), sont chargés de garantir la protection des intérêts et des ressortissants français. En plus de fournir un soutien logistique et de renseignement à l’armée tchadienne, ils ont également participé à des initiatives régionales et antiterroristes. Ils disposent de bases dans la capitale, N’Djamena, à Abéché à l’est et d’un détachement à Faya au nord.
  • Djibouti: abrite le plus gros contingent. À l’heure actuelle, 1 500 soldats y sont présents dans le cadre d’accords conclus en 1977, lorsque le pays a accédé à l’indépendance, et en 2014.
  • Gabon: Les forces françaises y sont stationnées depuis son indépendance en 1960, officiellement rebaptisées Éléments français au Gabon (EFG) en 2014 et composées de 350 militaires. Selon le ministère français de la Défense, l’EFG comprend une unité terrestre située au camp Charles De Gaulle à Libreville, la capitale, et une unité aérienne sur la base aérienne Guy Pidoux située à proximité.
  • Côte d’Ivoire: siège du contrôle opérationnel français. Une base opérationnelle avancée (Fob) y a été installée en 2015 dans le cadre d’un partenariat de défense entre les nations historiquement proches. Au cours des 13 années précédentes, au moins 950 soldats ont été déployés dans le cadre de l’Opération Licorne, une force française de maintien de la paix mise en place à la suite de la guerre civile de 2002.
  • Sénégal: Un contingent de près de 400 militaires, connu depuis 2011 sous le nom d’Éléments français du Sénégal (EFS), assure une formation militaire régionale. Basée dans deux camps de la capitale Dakar, l’EFS peut également utiliser l’aéroport militaire de la ville. La force dispose également d’une station de transmission radio haute fréquence près de Dakar, à Rufisque.

Le mois dernier, les 1 300 à 1 500 soldats déployés Nigerainsi que les avions de combat et les drones impliqués dans les opérations antiterroristes, ont commencé leur retrait de trois bases à la demande des dirigeants du coup d’État de juillet.

Pourquoi la France s’accroche-t-elle à son « arrière-cour » ?

L’Afrique donne à la France une influence sur la scène mondiale qu’elle n’aurait pas autrement en tant que « puissance moyenne », affirme le professeur Tony Chafer, de l’Université de Portsmouth au Royaume-Uni.

Le nombre de troupes françaises en Afrique a été réduit ces dernières années

« Dans un environnement mondial de plus en plus multipolaire et compétitif, la France a un intérêt géopolitique primordial à maintenir sa présence militaire dans la région », dit-il.

La présence militaire en Afrique « joue un rôle clé pour justifier le siège permanent de la France au Conseil de sécurité de l’ONU – la France est un ‘acteur essentiel’ lorsque les questions de sécurité en Afrique occidentale et centrale sont discutées à l’ONU ou au sein de la communauté internationale », ajoute-t-il.

La France a également soigneusement gardé ses liens économiques et diplomatiques avec l’Afrique. Celles-ci persistent notamment avec les monnaies du franc CFA, qui sont liées au Trésor français, et en cultivant des liens étroits avec les élites dirigeantes.

Selon le professeur Chafer, si la France considère toujours le continent africain comme son « arrière-cour », c’est le produit de son histoire coloniale et de la manière dont elle a négocié sa sortie : « « Faire semblant de partir pour pouvoir s’enfoncer plus profondément », comme certains l’ont dit.

Pourquoi les manifestants veulent-ils le retrait des troupes françaises ?

« Armées françaises. Partez », chantait la star du reggae ivoirien Alpha Blondy à la fin des années 1990. Cet hymne a marqué le début d’une nouvelle ère de souveraineté.

Pourtant, face à la montée du militantisme islamiste en Afrique de l’Ouest, la France a accédé à la demande d’envoyer davantage de troupes.

Certains au Niger accueillent la Russie comme partenaire comme alternative à la France

La première était l’opération Serval, une opération lancée au Mali après la prise du nord du pays par les jihadistes en 2012. Elle a été remplacée par l’opération Barkhane, une mission anti-insurrectionnelle plus régionale qui s’est terminée en novembre 2022.

Le Dr Sambe affirme que les deux ont échoué alors que les groupes terroristes dans la région se multipliaient pendant cette période.

« Les pays ont commencé à douter de l’importance de la présence stratégique de la France. Des idées et des théories du complot se sont développées, suggérant que d’une manière ou d’une autre, ils attiraient ou aggravaient la menace terroriste », dit-il.

Ceci, combiné aux appels à la « souveraineté » émanant d’une jeune génération, signifie que beaucoup de gens souhaitent voir le dos des troupes françaises.

Les récents coups d’État militaires au Mali, au Burkina Faso et au Niger – où les dirigeants de la junte ont décidé d’expulser les soldats français et ont ainsi gagné les éloges du public – en témoignent.

Quelles sont les répercussions ?

Leur départ constitue également un moyen de dissuasion important, même si la situation sécuritaire s’est détériorée au cours de la dernière décennie, affirme le professeur Chafer.

Depuis les retraits, les violations des droits humains se sont aggravées et les Maliens sont désormais encore moins en sécurité, dit-il.

L’armée malienne s’est entre-temps tournée vers le groupe de mercenaires russes Wagner comme nouvel allié. Les deux parties ont été accusées de crimes contre l’humanité. Le professeur Chafer estime que le rôle principal de Wagner dans le pays « n’est pas d’améliorer la sécurité de la population mais de soutenir le régime militaire malien ».

Il semble également avoir brisé un accord de paix avec une alliance rebelle ethnique touarègue, qui a également commencé à s’emparer de territoires dans le nord à mesure que les forces étrangères se retirent.

Existe-t-il d’autres alternatives de sécurité ?

Les sous-traitants, les milices d’autodéfense et les groupes paramilitaires, comme Wagner, ne sont pas la solution, estime le Dr Sambe, citant également le Mali comme exemple.

Il souhaite une mise en commun des forces de la Cedeao, de l’Union africaine et des autres forces en attente du continent.

« Il est temps d’aller vers une africanisation de ces forces », argumente-t-il.

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Article traduit du français et édité par Natasha Booty

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