L’Accord de Paris, dix ans après: 1,5°C, l’histoire d’une ambition climatique en huit dates
2001 : les « braises brûlantes »
Le chiffre de 1,5°C apparaît dans les diagrammes du 3ᵉ rapport du Giec publié en 2001. Connus sous le surnom de « braises brûlantes » (burning embers), ces graphiques projettent, à travers une échelle de couleurs, les niveaux de risques en fonction de l’augmentation des températures mondiales.
À ce moment, le niveau de +1,5°C par rapport à l’ère préindustrielle (1850) n’est pas encore caractérisé comme une borne scientifique dans la menace du réchauffement, les rapports du Giec n’étant pas aussi alarmants que par la suite. Mais il montre déjà une idée des risques et pour les petits États insulaires, c’est l’hallali : « On a regardé ces graphiques du 3ᵉ rapport et on a constaté qu’1,5°C supplémentaire de réchauffement pouvait engendrer de sérieuses conséquences pour les petites îles », se rappelle Ian Fry, diplomate australien et longtemps ambassadeur climat des îles Tuvalu, dont il a la citoyenneté.
Dans les COP successives, de la première à Berlin (1995) jusqu’à la 30ᵉ en novembre dernier au Brésil, les États insulaires et le groupe des Pays les moins avancés – les plus vulnérables aux effets des évènements climatiques – ne cesseront de sonner le tocsin : cet objectif est pour ces pays une question « existentielle », de « survie » pour leurs territoires entourés d’un océan qui s’élève sous l’effet de la chaleur. « Les Seychelles exhortent la COP à réaffirmer avec courage la limite de 1,5°C. Dépasser 1,5°C est une condamnation à mort pour une nation comme la mienne », déclare ainsi Flavien Philomel Joubert, ministre du Changement climatique et de l’Environnement, le 17 novembre à la COP30.
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2009 : Copenhague, le rendez-vous manqué
À la COP15, à Copenhague en 2009, le 1,5°C commence à se frayer un chemin dans la diplomatie climatique. Mais très à la marge car c’est sur le « pallier » de 2°C, comme on l’appelle depuis son émergence en 1987, que portent les négociations. « Alors que l’objectif de 2°C a une histoire politico-scientifique relativement longue, complexe et imbriquée, l’objectif de 1,5 °C est apparu relativement rapidement, et ses origines sont clairement du côté diplomatique », selon Hélène Guillemot, historienne des sciences climatiques au CNRS.
Sous la neige de la capitale danoise, les îles Marshall, de la Grenade, des Maldives, de Tuvalu et d’autres montent au créneau avec la création d’une Coalition de haute ambition pour obtenir cet objectif dans un éventuel accord. Mais elle ne fait pas le poids face à la résistance de plusieurs puissances, à commencer par les États-Unis d’Obama. Les Américains, qui n’ont jamais voulu signer le Protocole de Kyoto de 1997 (entré en vigueur en 2005 seulement), enterrent la perspective même d’un accord.
Les États insulaires ne trouvent pas non plus leur compte : « On nous demandait d’accepter un accord avec 2°C pour référence (principale, NDLR). Tuvalu a objecté parce qu’on savait déjà que ce serait catastrophique », reprend Ian Fry. « Ce fut l’échec du gouvernement danois de saisir la gravité des enjeux et de se coucher devant les États-Unis. » « Dans le brouillon de l’accord de Copenhague, il y a bien une mention de l’objectif de 1,5°C alors que ce n’était pas du tout le cœur de la négociation », pointe, à raison, Emmanuel Guérin, ancien conseiller spécial de Laurence Tubiana et rédacteur-clé du futur Accord de Paris. L’année suivante, les Parties s’accordent à Cancun à « contenir » l’augmentation « en dessous de 2°C ».
Certains analystes, comme ceux du site de référence Climate Action Tracker, créé en 2009, prennent déjà le 1,5°C comme un point de référence.
2015 : c’est dans l’Accord
Avec le fantôme de l’échec danois à l’esprit, Paris accueille le monde, deux semaines après les attentats sanglants du 13-Novembre. Peut-être aussi en signe de solidarité, 150 d’État convergent vers la capitale française.
« Jamais, je dis bien jamais, l’enjeu d’une réunion internationale n’avait été aussi élevé, car il s’agit de l’avenir de la planète, de l’avenir de la vie », déclare le président français, François Hollande, dans son discours inaugural. Il indique « la première condition » pour parvenir à un accord : « contenir le réchauffement global en dessous des 2°C, ou 1,5°C si possible ».
« Pour établir la confiance en début de négociation, il était important qu’il soit fait référence à une limite de 1,5°C », estimait Pierre Cannet, alors responsable de la campagne climat et énergie au WWF.
Pourtant, en coulisses, l’issue est très incertaine. Rester à 1,5°C de réchauffement implique de réduire de manière considérable le niveau des émissions, donc de remettre en cause l’exploitation, la commercialisation et la consommation de charbon d’abord, puis de pétrole et de gaz. Selon une étude parue dans la revue Nature en janvier, rester sous les 2°C impliquait de laisser 80% des énergies fossiles dans le sol. Inenvisageable pour beaucoup.
L’ambassadeur Ian Fry raconte que, quelques jours avant l’ouverture de la COP, une délégation de petites îles est invitée à se rendre au palais de l’Élysée : « le président Hollande a dit aux petits États insulaires : « je suis désolé, mais vous allez devoir accepter 2°C dans l’Accord de Paris. » J’accompagnais le Premier ministre de Tuvalu, Enele Sopoaga, à cette réunion. Et ce dernier a répondu : « non, on ne peut pas accepter 2°C comme base car cela voudrait dire que des pays comme Tuvalu disparaîtraient. » L’anecdote donne le ton de la quinzaine qui suivra, en particulier des dernières 48h.
Déjà en ce « moment climatique », la communauté scientifique n’a pas une position homogène sur l’inscription du 1,5°C. Aux yeux de certains, ce chiffre n’est pas réaliste : « On sait parfaitement qu’un objectif de 1,5 °C de réchauffement ne peut être tenu. Un accord affichant un tel objectif risquerait de décrédibiliser l’ensemble du processus des négociations climatiques », confie au Monde Jean-Charles Hourcade (CNRS, Cired), spécialiste de l’économie appliquée à la question climatique, le 11 décembre après-midi. Pour d’autres en revanche, afficher un tel chiffre est le marqueur d’une forte ambition politique : « c’est un chiffre qui introduit de la tension nécessaire dans les négociations climatiques », définit Emmanuel Guérin aujourd’hui.
Du côté des États, le forcing vient de deux entités : le Forum de la vulnérabilité climatique et la Coalition de haute ambition, avec en fer de lance les États insulaires. En particulier, les îles Marshall et leur ministre des Affaires étrangères Tony de Brum : « C’est lui qui fait du 1,5°C une condition non négociable. Il l’a porté avec beaucoup de détermination et beaucoup d’énergie », se souvient Emmanuel Guérin.
En face, il faut composer avec la Chine, les États-Unis et un groupe de pays arabes hostiles à cette référence : « Les Chinois et les Américains sont venus dans le bureau de Laurent Fabius pour nous remettre un texte d’accord sur lequel ils avaient travaillé en bilatéral, se souvient Emmanuel Guérin. Il n’y avait pas la mention de l’objectif de limitation de la hausse des températures à +1,5°C. Notre travail aurait pu s’arrêter là parce quand les États-Unis et la Chine se mettent d’accord, on se dit qu’on n’est plus très loin d’un accord. Mais c’était un vrai problème qu’il n’y ait pas cet objectif. Donc on a continué la négociation pendant deux jours, malgré l’opposition très claire de certains pays. »
Le 12 décembre à 19h29, Laurent Fabius, président de la conférence, abat son maillet : un accord universel est scellé.
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Un petit chiffre est inscrit noir sur blanc, en bonne place de l’article 2 :
Pourquoi les deux premières puissances ont-elles flanché ? « Je crois que c’est d’abord la détermination de la présidence française (de la COP), estime Emmanuel Guérin, l’un de ses piliers. On leur a dit qu’on n’obtiendrait pas le soutien des petites îles et de l’ensemble des pays vulnérables. » En effet, un accord onusien doit se faire au consensus, sans objection. « Et puis ces pays eux-mêmes avaient besoin d’un accord : ils avaient placé énormément de capital politique dans le fait d’obtenir un accord bilatéral. (Les négociateurs et ministres) étaient tenus par leurs présidents respectifs, Barack Obama et Xi Jinping, et ne pouvaient pas se permettre de rentrer à la maison sans accord. »
Pour la première fois, les États se dotent d’un objectif chiffré de température à long terme et s’engagent volontairement à l’atteindre – là où Kyoto imposait aux pays développés des réductions d’émissions. Pour y parvenir, l’article 4 précise qu’il faut atteindre rapidement le pic des émissions pour viser la neutralité climatique avant la fin du siècle. Dans cette perspective, il est désormais demandé aux pays de fournir leurs intentions, les « contributions déterminées au niveau national » (ou NDC en anglais), pour réduire les émissions. Depuis 2015, ces efforts n’ont jamais été au niveau des objectifs de l’Accord et le pic d’émissions n’est toujours pas atteint en 2025…
« Au lendemain de la COP21, l’adoption de l’objectif de 1,5°C a suscité surprise et scepticisme. De nombreux climatologues l’ont jugé irréaliste, notamment parce qu’il ne s’accompagnait pas d’engagements proportionnels en matière de réduction des émissions mondiales de gaz à effet de serre », note l’historienne Hélène Guillemot. « Et parce qu’il est considérablement plus exigeant (que celui de 2°C), il intensifie et met en lumière des tensions et des incohérences politiques préexistantes. »
Oscillant entre science et politique, le débat autour de l’interprétation de ces températures n’a jamais cessé. Un mantra va alors s’imposer car il met, pour une fois, tout le monde d’accord : « chaque dixième de degré de compte ».
2018-2019 : le rapport spécial du Giec le légitimise et la génération climat l’adoube
Pendant la COP21, les 194 gouvernements membres du Giec lui commandent un rapport spécial sur les différences d’un réchauffement à 1,5°C et à 2°C (SR1.5) d’ici la fin du siècle, qui paraît en avril 2018. Ainsi, à l’horizon 2100, l’élévation du niveau moyen de la mer serait supérieure à 10 cm entre 1,5°C et 2°C. Les conséquences sont particulièrement marquées pour la biodiversité, sensible aux moindres variations de températures : récifs coralliens exterminés à 2°C, déplacement et extinctions d’espèces…
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Le SR1.5 établit donc les étapes pour y parvenir : réduction de moitié des émissions mondiales en 2030 par rapport à 2010 puis neutralité carbone à horizon 2050. Il souligne aussi la nécessité de transformations sans précédent dans tous les secteurs, de l’énergie au bâtiment, en passant par l’agriculture.
« Le rapport SR1.5 réaffirme la nécessité d’une action rapide et radicale et l’insuffisance des politiques existantes, selon Hélène Guillemot, tout en conférant une légitimité scientifique à l’objectif de 1,5°C. »
Les alertes scientifiques se multiplient. « La température risque d’augmenter de 3 à 5°C d’ici à la fin du siècle » déplore en novembre le secrétaire général de l’Organisation mondiale de la météorologie, Petteri Taalas. Et de reprendre les mots de Laurent Fabius à la COP21 : « nous sommes la première génération à bien comprendre les changements climatiques et la dernière à pouvoir en contrer les conséquences. »
Quelques semaines plus tôt, un vendredi d’août 2018, une Suédoise de 15 ans, Greta Thunberg, s’est installée devant le Parlement suédois, avec une pancarte « Grève de l’école pour le climat ».
De Berlin à Sydney, de San Francisco à Johannesburg, la jeunesse lui emboîte le pas : le mouvement Fridays for future est né. Lors de manifestations géantes, l’opinion publique s’empare de cet objet de négociations climatique qui fleurit sur les pancartes. « Avec le rapport spécial, la différence en termes d’impacts entre une augmentation de 1,5 et 2°C devient très clair et très concret. C’est émouvant de voir que des mots ou des chiffres sur lesquels on s’est battus deviennent des faits de société », commente Emmanuel Guérin.
Egérie d’une société civile de plus en plus informée, Greta Thunberg se hisse à la tribune de l’ONU en septembre 2019. La jeune femme, atteinte du syndrome d’Asperger, admoneste avec des larmes de colère les dirigeants du monde : « Comment osez-vous ! » Dans sa brève harangue, le 1,5°C est deux fois cité : « (…) Réduire de moitié nos émissions en dix ans ne nous offre que 50 % de chances de rester sous la barre des 1,5°C, et nous expose au risque de déclencher des réactions en chaîne irréversibles et incontrôlables. 50%, ça vous convient peut-être. Mais ces chiffres ne tiennent pas compte des points de basculement, de la plupart des boucles de rétroaction, du réchauffement supplémentaire masqué par la pollution atmosphérique toxique, ni des enjeux d’équité et de justice climatique. Ils supposent aussi que ma génération puisse absorber des centaines de milliards de tonnes de CO2 grâce à des technologies quasi inexistantes. »
2020-2022 : des scientifiques se rebiffent
Hécatombe humaine (6,7 millions de morts en décembre 2022 selon l’OMS), le Covid-19 apparaît comme un sas de respiration pour la planète. Avec un monde économique à l’arrêt et une grande partie de l’humanité confinée pendant plusieurs semaines, les émissions de GES chutent de manière spectaculaire : -7% en 2020. On réalise alors l’ampleur du défi pour tenir le cap fixé à Paris.
En février, 1000 scientifiques, dont certains de renoms, estiment dans un « Appel » que « face à la crise écologique, la rébellion est nécessaire ». Avec ce collectif international des Scientifiques en rébellion, une partie des blouses blanches, effrayées de la léthargie face à l’urgence, bascule dans la militance et prône la désobéissance civile. Et met les pieds dans le plat : « L’objectif de limiter le réchauffement sous les 1,5°C est désormais hors d’atteinte à moins de diminuer les émissions mondiales de 7,6% par an, alors qu’elles ont augmenté de 1,5% par an au cours des dix dernières années. »
L’année suivante voit fleurir un mot d’ordre un peu cryptique : « Keep 1,5°C alive » (« Garder le 1,5°C en vie »). C’est le slogan choisi par la présidence britannique de la COP26. « C’est ce qui leur a permis de dire qu’il faut être beaucoup plus explicite sur la sortie des énergies fossiles, décrypte Emmanuel Guérin. A l’époque, on est plus sur le charbon : on ne peut plus faire de projets d’exploitation sur un objectif de 1,5°C. »
Pourtant, la philosophie de l’Accord de Paris, basée sur le volontarisme des Etats à réduire leurs émissions et non plus sur la contrainte, éprouve ses limites. À la COP28 de Dubaï (2023), le premier Bilan mondial fait le constat que la pleine application des promesses nationales permettrait, au mieux, de réduire d’environ 10% les émissions mondiales de gaz à effet de serre entre 2019 et 2030. C’est un progrès par rapport aux projections faites en 2015, au moment de l’adoption de l’accord de Paris, mais bien insuffisant pour se mettre sur les rails des scénarios du Giec, tandis que les évènements extrêmes sont désormais observés par la loupe de la climatologie et non plus des « catastrophes naturelles ».
2024. L’année la plus chaude
Pour la première fois, la température annuelle moyenne franchit le seuil d’1,5°C (1,52°C) par rapport à la moyenne 1850-1900. De nombreux records mondiaux ont également été battus : niveaux de concentration de gaz à effet de serre, température de l’océan…
Toutefois, les dépassements mensuels et annuels de 1,5°C ne font pas une tendance car ils peuvent fluctuer en fonction de la variabilité naturelle, influencée par des phénomènes de réchauffement El Niño ou de refroidissement comme la Niña ou les éruptions volcaniques. Sur le 1,52°C atteint en 2024, 1,36°C est attribuable aux activités humaines. Il donc faut considérer la moyenne sur deux décennies. Sans être fatidique, cette mesure du réchauffement de la Terre est un signal historique.
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2025 : la Haute cour de justice internationale au secours
En juillet, à la suite d’une longue procédure menée par les îles Tuvalu, la Cour de justice internationale (CIJ) rend un avis historique : combattre le réchauffement climatique est une obligation légale pour les pays. La CIJ considère 1,5 °C comme « le principal objectif de température à atteindre », « convenu par les pays ». Il est le point de référence pour l’élaboration des plans climatiques nationaux. Cette percée au sommet de la justice environnementale est majeure et à rebours de la lame de fond de reculs et de déni écologiques.
Elle apparaît d’autant plus en décalage qu’un tabou finit de se lever clairement, côté science : « Limiter le réchauffement planétaire sous 1,5 °C n’est désormais plus atteignable », tranche le 19 juin une étude internationale. Pour tenir le 1,5°C, il ne faudrait pas émettre plus de 130 milliards de tonnes de CO2 à l’avenir, alors que le rythme actuel d’émission est de 40 milliards par an. La barrière serait donc franchie autour de 2028.
« Si on veut rester sur une trajectoire qui nous ramènerait vers 1,5°C, on n’a plus que trois ans d’émissions de gaz carbonique au rythme actuel. On voit bien que c’est impossible, confirmait à RFI en novembre le climatologue Jean Jouzel. C’est une vingtaine d’années si on voulait revenir vers 2°C ; ça reste possible. Il faut maintenir l’objectif, même si on sait qu’il ne pourra pas être respecté pour 1,5°C. J’espère qu’il est encore possible qu’il soit respecté pour arriver autour de 2°C. »
Mais Charlotte Ruzzica de la Chaussée, avocate des petites îles devant les tribunaux internationaux, met les savants face à leurs propres contradictions : « qui dit que le 1,5° est inatteignable ? Du point de vue d’Aosis (l’Alliance de 39 petits Etats insulaires), pour valider l’idée scientifique selon laquelle l’augmentation des températures a dépassé 1,5°C, il faudrait observer une augmentation de la moyenne globale des températures sur une période longue, au moins une décennie. On ne peut donc pas aujourd’hui conclure que le 1,5°C est dépassé. »
Épilogue : le 1,5°C, mort et ressuscité ?
Scientifiquement à moitié enterré, le 1,5°C reste-t-il viable comme ambition politique ? « Bien sûr, c’est toujours gênant quand des scientifiques disent que c’est foutu. Mais ce ne sont pas forcément les scientifiques du climat qui ont le dernier mot pour dire si c’est faisable ou pas faisable. Il y a aussi une question de volontarisme politique », estime Emmanuel Guérin. Le Réseau Action Climat, vaste fédération d’ONG, est dans la même veine : « la limite de 1,5°C de réchauffement n’a pas été définie en fonction de sa faisabilité, mais en fonction de ce qui est nécessaire pour minimiser les dommages. »
Si l’Accord de Paris n’existait pas, le monde serait sur la voie d’un réchauffement apocalyptique moyen de +4°C à +7°C selon les scénarios. Aujourd’hui, les projections pour 2100 mènent l’humanité à vivre avec +2,8°C, peut-être +2,3 à +2,5°C à condition que les dernières promesses de réduction des Etats soient tenues. Très loin encore de la fourchette de l’Accord de Paris, dix ans après.
Et, alors que le 1,5°C est juridiquement renforcé, quid de la dimension morale : est-il acceptable de renoncer à viser cet objectif, vital pour certaines sociétés et territoires ? « Pour les îles, c’est plus qu’un impératif moral, c’est une question de survie et donc il n’est pas question d’abandonner cet objectif », tranche Charlotte Ruzzica de la Chaussée. « Ce n’est ni moral ni rationnel d’y renoncer, complète Emmanuel Guérin. Ce serait aussi une grande faute politique de renégocier cet objectif : ce n’est pas parce qu’on abaisse le niveau de l’objectif qu’on va être soudainement plus sérieux sur le fait de le tenir. Il ne faut pas se dire que puisqu’on a raté 1,5°C, il faut se tenir à 2°C. Chaque fraction compte et a derrière des conséquences en cascade. »
L’archipel de Tuvalu, encore lui, a pris les devants de deux manières : migrer en masse par le biais d’un partenariat d’exil noué avec l’Australie. Et créer un jumeau numérique de l’île. « Nous pensons que le 1,5°C est encore en vie et qu’il peut être atteint avec une action plus concertée, indique Ian Fry, inlassable avocat des îliens. Dans un pays comme Tuvalu, nous n’avons pas d’autres choix que d’y croire. »
Un retour en arrière une fois dépassé la barre d’1,5°C (ou overshoot) est-il envisageable à plus long terme ? Et dans ce cas, avec quelles méthodes ? Techno-solutionnisme ? Sobriété dans les modes de vie, voire jusqu’à la décroissance comme modèle économique ? Une voie médiane ? C’est autour de ces questions, de plus en plus sensibles, que s’articulera le débat dans les prochaines années. L’overshoot sera au cœur du 7e rapport du Giec, attendu en 2028-2029. Le groupe de travail numéro III, qui se penche sur les solutions pour contrer le réchauffement, sera particulièrement sous pression. Car l’hypothèse du recours à une géo-ingénierie balbutiante pour aller retirer le CO2 dans l’atmosphère, y injecter du sulfure ou encore intervenir sur la radiation solaire sont des idées anciennes mais dont les incidences sur le climat à l’échelle locale et régionale restent totalement inconnues, rappelle Emmanuel Guérin : à ce stade, « c’est jouer avec le feu de dire que c’est une solution. »