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Que signifierait une victoire de l’extrême droite pour la politique étrangère française ?

Il y a à peine trois semaines, la France était une voix forte en faveur de l’alliance transatlantique et de la défense européenne, incarnée par de grandioses commémorations du jour J aux côtés du président américain Joe Biden et du président ukrainien Volodymyr Zelensky. Aujourd’hui, le pays est en pleine crise politique à cause de la possibilité que le Rassemblement national d’extrême droite remporte le poste de Premier ministre et dirige le Parlement en moins de deux semaines.

Il était acquis d’avance que la coalition centriste du président Emmanuel Macron serait surpassée lors des élections au Parlement européen. Le Rassemblement national (RN) de Marine Le Pens a recueilli 31,4 pour cent des voix, soit plus du double du score du camp Macron (14,6 pour cent). Ce résultat a encore renforcé le statut du Rassemblement National en tant que principal parti d’opposition en France, éclipsant la gauche et la droite dominantes.

Mais la véritable surprise est venue du président français qui a appelé à la tenue d’élections législatives anticipées le 30 juin, avec un second tour le 7 juillet moins d’une heure après la défaite. Avec cette décision, la position de Macron en tant que président n’est pas menacée, mais son gouvernement l’est : les Français devront élire 577 membres de l’Assemblée nationale, qui détermineront l’orientation du prochain Premier ministre et du prochain gouvernement français.

Le calcul de Macron reste flou, suscitant de nombreuses spéculations. La défaite aux élections européennes a peut-être été une pilule trop dure à avaler pour le président français, dont toute la personnalité politique réside dans sa foi dans le projet européen et dans sa propre capacité à vaincre durablement l’extrême droite en France. Il a peut-être également estimé que le meilleur moyen de contrecarrer la montée constante de l’extrême droite était de la soumettre à l’épreuve du gouvernement, ce qui se traduit généralement par une perte rapide de popularité, avant le moment véritablement déterminant pour la politique française : les élections de 2027. élection présidentielle.

Au cours des prochaines semaines, Macron risque d’être absorbé par la politique intérieure, affaiblissant la voix de la France lors des nombreux sommets internationaux à venir. Il lui sera plus difficile de faire avancer les initiatives qu’il défend personnellement, telles que les euro-obligations pour la défense au Conseil européen, un pilier européen de l’OTAN au sommet de Washington ou une nouvelle architecture de sécurité pour l’Europe lors du prochain sommet de la Communauté politique européenne à Washington. Royaume-Uni. Les partenaires et alliés de la France ne savent que trop bien que sa capacité d’action, législative et budgétaire, sera très réduite s’il doit partager le pouvoir avec un Premier ministre d’un parti rival.

En effet, une grande partie de l’avenir de la politique étrangère française dépendra des résultats du second tour des élections législatives du 7 juillet. Deux scénarios sont probables : blocage ou cohabitation.


En cas de parlement sans majorité Sans majorité claire, le Parlement sera divisé entre les trois principaux blocs actuels de la politique française : la droite nationaliste dirigée par le RN et ses alliés, dont quelques transfuges des Républicains ; le Nouveau Front Populaire, qui rassemble tous les partis de gauche ; et la coalition centriste lâche de Macron, Ensemble pour la République, ralliant tous ceux qui refusent les deux extrémités du spectre.

Un tel scénario conduirait à une inertie institutionnelle accrue, avec une Assemblée nationale hostile au sein de laquelle les blocs d’opposition seraient renforcés. S’il ne parvient pas à rassembler suffisamment de centristes dans une coalition, Macron pourrait alors devoir établir un gouvernement technocratique, avec un programme politique réduit, tout en gardant son emprise sur les questions de politique étrangère.

Un scénario alternatif serait une victoire du RN et de ses alliés, soit avec une majorité absolue, soit proche de celle-ci. Dans ce cas, Macron n’aurait guère d’autre choix que de nommer un Premier ministre issu de la nouvelle majorité. La composition du gouvernement serait alors formellement proposée par le Premier ministre pour approbation par le président, ce qui donnerait lieu à des négociations entre les deux.

La France serait confrontée à la quatrième cohabitation de la Ve République, une situation de partage du pouvoir entre un président et un premier ministre de deux partis différents. Le président socialiste François Mitterrand a souffert de deux d’entre eux, notamment avec un Premier ministre de droite gaulliste, Jacques Chirac, qui, à son tour, a gouverné en tant que président avec le Premier ministre socialiste Lionel Jospin, après l’échec fatidique de Chirac à obtenir la majorité aux élections de 1997. élections législatives. Dans les trois cas, le Premier ministre a été défait lors de l’élection présidentielle suivante.

Dès la première cohabitation, Mitterrand et Chirac étaient convenus, en principe, de fonder leur division du travail sur la Constitution de la Ve République, qui stipule que le président est le commandant en chef des forces armées, le garant de l’indépendance nationale, et celui qui négociera et ratifiera les traités.

La constitution confère également au Premier ministre d’importantes responsabilités, notamment qu’il est responsable de la défense nationale, conduit la politique de la Nation et dispose de la fonction publique et des forces armées.

Dans la pratique, cependant, les présidents français se sont efforcés de créer ce que l’on appelle aujourd’hui un domaine réservé sur la politique étrangère, la sécurité, la défense et le renseignement. Les trois premiers ministres cohabitant ont dans l’ensemble respecté cette règle non écrite. Les rares fois où ils élargissaient leurs fonctions, le président les réprimait.

Lorsque Chirac a secrètement aidé l’ancien président de la République du Congo, Denis Sassou Nguesso, dans le cadre d’une opération de maintien de l’ordre, Mitterrand a répondu par une lettre. Lorsque Jospin a suscité l’indignation au Moyen-Orient en qualifiant de terrorisme les actions du Hezbollah contre Israël en 2000, cela a conduit à un appel téléphonique de Chirac pour lui rappeler que c’était lui qui donnait le ton en matière de politique étrangère.

Ces exemples rappellent que cette potentielle cohabitation existerait dans un tout autre univers. Le président, favorable au libre marché et résolument pro-européen, trouverait son programme en opposition directe avec un Premier ministre nationaliste, conservateur, euro-sceptique et sceptique à l’égard de l’OTAN. L’idéologie imprégnera l’approche du RN en matière de politique étrangère : le Rassemblement national croit en l’idée d’une France souveraine qui rejette la tyrannie de l’hégémonie américaine et du pouvoir supranational de l’Union européenne, et qui revendique son droit national à faire des choix indépendants en matière de politique étrangère. alliés et partenaires, dont la Russie.

Même si les cohabitations précédentes ont abouti à des ministres agréables tant au président qu’au premier ministre, notamment en matière de défense et d’affaires étrangères, le RN pourrait être tenté de faire entendre des voix nationalistes que Macron aura du mal à digérer. Ces ministres nationalistes pourraient se battre avec acharnement sur des questions clés qui sont en contradiction avec la politique de Macron, mais pourtant essentielles à son héritage.

L’une est l’élargissement de l’Union européenne à l’Ukraine, à la Moldavie et à la cause des Balkans occidentaux, dont Macron est devenu l’un des plus ardents défenseurs en Europe et que le RN rejette avec force. Concernant les Balkans occidentaux eux-mêmes, les députés du RN ont défendu une approche révisionniste à l’égard du Kosovo et de la Bosnie, accusant les extrémistes musulmans de persécuter et de repousser les chrétiens orthodoxes dans la région.

Le RN s’opposerait également aux efforts de Macron visant à structurer la défense européenne et à soutenir la France en tant que fournisseur de sécurité pour les Européens en cas de retrait américain de l’Europe. Cela inclut l’idée, relancée par Macron, d’européanisation des intérêts vitaux français, ce qui pourrait déclencher l’utilisation de l’arme nucléaire française, un interdit absolu pour le RN.


La cohabitation ne signifie pas que la politique étrangère française sera complètement paralysée.

L’expérience favorisera Macron, qui a lui-même été un excellent exemple de présidentialisation de la politique étrangère, de sécurité et de défense française, aux dépens du Premier ministre et des ministres de son propre parti. Le principal prétendant au poste de Premier ministre, le patron du RN et protégé de Le Pens, Jordan Bardella, âgé de 28 ans, n’a quasiment aucune expérience des affaires internationales.

Député européen, Bardella a démontré à plusieurs reprises son manque d’intérêt pour la vie parlementaire européenne et le fonctionnement interne de l’UE. Malgré les bons résultats du RN en France, son succès national ne s’est pas traduit par le fait que son groupement européen, Identité et Démocratie, soit devenu une force politique significative au Parlement européen, et le groupe ne servira pas de multiplicateur de pouvoir à un gouvernement français dirigé par le RN. gouvernement.

Dans sa quête de respectabilité et d’intégration, le RN semble s’être engagé dans un processus d’atténuation de certaines de ses positions les plus dures. Les contacts de Le Pen avec la Russie se sont déjà révélés embarrassants pour le parti lors des élections présidentielles de 2022, qui ont eu lieu quelques semaines après le lancement de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, et au cours desquelles Macron a dénoncé les déclarations antérieures de Le Pen en faveur du président russe Vladimir Poutine et du parti. fait que son parti avait contracté un emprunt auprès de banques russes.

Récemment, le RN a supprimé du site Internet du parti un précédent manifeste qui comprenait des sections prônant des relations diplomatiques plus fortes avec la Russie, la fin de la collaboration militaire avec l’Allemagne et le retrait de la structure de commandement intégrée de l’OTAN.

La guerre en Ukraine sera certainement le sujet le plus sensible d’une éventuelle cohabitation. Lors d’une récente visite à Eurosatory, le principal salon français de la défense, Bardella a déclaré qu’il soutiendrait le soutien militaire à l’Ukraine, une évolution par rapport à la position antérieure du parti, mais que, contrairement à Macron, il s’opposerait à la fourniture de missiles à longue portée et à l’envoi de troupes en Ukraine. qu’il a présenté comme une ligne rouge.

Le parti pourrait rester passif sur la question, en attendant que l’ambiance change en Europe, ainsi qu’outre-Atlantique, et limiter ses critiques aux sanctions et aux coûts associés à un conflit prolongé.

Sur la guerre à Gaza, le RN a adopté une position clairement pro-israélienne, afin de se débarrasser de la souillure de l’antisémitisme, enracinée dans l’histoire du parti, tout en accusant l’extrême gauche de haine des Juifs en raison de son soutien à la cause palestinienne. Le parti n’a pas de position claire sur la Chine autre que le patriotisme économique et aucune raison de s’opposer à la politique actuelle de réduction des risques et d’engagement poursuivie par le gouvernement actuel. Malgré l’antiaméricanisme historique de l’extrême droite française, Bardella a déclaré récemment qu’il ne favoriserait pas un nouveau retrait français du commandement intégré de l’OTAN en période de guerre en Europe.

Un joker pour ce scénario de cohabitation et pour son impact sur l’Europe est le lien potentiel qu’un gouvernement RN et d’autres nationalistes à travers l’Europe pourraient forger avec un Donald Trump réélu aux États-Unis. Un groupe de dirigeants nationalistes en Europe, sous l’égide de Trump, serait une évolution bienvenue du point de vue de Moscou, ce qui compliquerait sérieusement l’émergence de réponses européennes cohérentes et consolidées aux menaces russes.

La décision de Macron a précipité un moment de vérité pour la France et l’Europe. Rapprocher l’extrême droite du pouvoir pour inverser sa montée est un pari très risqué. L’exemple américain nous montre qu’une première expérience de populisme d’extrême droite n’a pas dissuadé les électeurs, et celui italien qu’elle peut même se traduire par une attractivité accrue. La France devient désormais un autre laboratoire et sera, quelle qu’en soit l’issue, profondément transformée par cette expérience.

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