Maroc : Comment la Guyane française est devenue un refuge pour les Sahraouis fuyant la répression

Assis seul au bord de la mer à la terrasse des Amandiers, célèbre café de Cayenne, Said* échange frénétiquement des notes vocales avec sa famille. Au milieu des conversations en créole, français et brésilien qui l’entourent, son arabe hassani se démarque. Mais peut-être de moins en moins.

Saïd, 25 ans, est arrivé en Guyane française en décembre. Il est originaire de Guelmim, dans le sud-ouest du Maroc, et dit fuir « la persécution du régime marocain » dans ce qu’il appelle « le Sahara Occidental occupé ».

Le Sahara Occidental est contrôlé à 80% par le Maroc mais considéré comme un « territoire non autonome » par l’ONU.

Cette situation oppose Rabat aux séparatistes sahraouis du Front Polisario, mouvement politique armé réclamant l’indépendance du Sahara occidental et soutenu par Alger, depuis 1975.

Depuis la reconnaissance de la « marocanité » du Sahara occidental par Washington en décembre 2020, en échange de la reprise des relations du Maroc avec Israël, Rabat presse la communauté internationale de suivre l’exemple américain.

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Depuis plusieurs mois, de plus en plus de Sahraouis comme Saïd arrivent sur ce territoire français d’Amérique du Sud pour demander l’asile.

Le phénomène est trop récent pour être quantifié, mais il a été documenté par le groupe français de défense des droits des réfugiés Cimade.

Plusieurs militants sahraouis de France interrogés par Middle East Eye confirment ce pic de demandeurs d’asile sahraouis, également corroboré par une simple promenade dans les rues de Cayenne.

Escale en Turquie

Les Marocains souhaitant migrer vers l’Europe essaient généralement de l’atteindre via la Méditerranée.

Ceux qui quittent le sud du royaume embarquent parfois depuis Tan-Tan (au sud-ouest du Maroc) et se dirigent vers les îles Canaries.

Mais le danger de la traversée dissuade de plus en plus les gens de partir, racontent plusieurs demandeurs d’asile à MEE.

Les Sahraouis décident donc de s’envoler pour le Brésil après une escale en Turquie, deux pays auxquels ils ont accès sans visa. Cette route migratoire est empruntée depuis plusieurs années par les Syriens, les Afghans et les Palestiniens.

Nous avons rencontré Tel Yacoub* dans un autre café du centre-ville de Cayenne. Il nous a montré un post Facebook faisant état de plusieurs migrants retrouvés noyés à Sidi Ifni, au large de la côte atlantique, justifiant son voyage au Brésil comme une alternative plus sûre.

Yacoub est originaire d’un village près d’Assab, une oasis du sud-ouest du Maroc, à environ 60 km du mur du Sahara occidental de 2 700 km, érigé par le Maroc dans les années 1980 et qui coupe le Sahara occidental en deux parties, l’une contrôlée par le Maroc et l’autre par le Front Polisario.

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Yacoub dit avoir appris l’existence de cette route alternative par des reportages sur Al Jazeera.

Arrivés à Sao Paulo, les demandeurs d’asile empruntent généralement plusieurs vols pour rejoindre Macapa, dans le nord-est du Brésil.

De là, en bus, ils rejoignent la rivière Oyapock, frontière naturelle avec la Guyane française.

Saïd a opté pour une escale à Doha, pendant la Coupe du monde de football au Qatar, pour éviter les soupçons de la police marocaine.

Le coût total de son voyage était d’environ 2 000 euros (2 250 $).

Said dit que c’est en 2013 que les autorités marocaines l’ont mis – membre d’une célèbre famille d’activistes – comme il le dit, « dans le collimateur ».

Guelmim est cependant à 300 km au nord du Sahara occidental.

Yacoub raconte fièrement qu’il a pris part à des manifestations, s’est opposé au professeur de géographie qui a présenté une carte du Maroc incluant le Sahara et a pulvérisé des slogans et des drapeaux sahraouis sur les murs de la ville.

Pendant ses études, il a organisé des rassemblements sur l’histoire du Sahara et des prisonniers politiques avec d’autres militants.

Cela s’est traduit par une convocation au tribunal pour ses parents, une détention en garde à vue pour lui et une éventuelle torture, raconte-t-il à MEE.

Le bureau des droits de l’homme de l’ONU, le HCR, a dénoncé la répression marocaine des libertés sahraouies d’expression, de réunion pacifique et d’association.

Cela comprend « l’usage inutile et disproportionné de la force » par les forces de sécurité pour disperser les manifestations, ainsi que : « les perquisitions sans mandat, les arrestations et détentions arbitraires, les mesures de surveillance illégales et arbitraires, le harcèlement, l’intimidation et la destruction de biens ».

Dormir sur un balcon

C’est parce que Yacoub « s’est retrouvé à l’hôpital » et que sa situation était la plus problématique qu’il a été le premier de ses frères et sœurs à partir.

« Inshallah, mon grand frère me rejoindra bientôt », espère-t-il.

Par souci de bien faire, peut-être par peur de ne pas être pris au sérieux, Saïd étaye son récit en montrant des papiers de l’OFPRA et de l’Office français de l’immigration et de l’intégration, qu’il a méticuleusement classés dans un porte-documents.

Le jeune diplômé en économie attend désormais la réponse de l’administration française.

cayenne guyane
Une vue générale de Cayenne, photographiée prise le 15 octobre 2022 depuis le Fort du Céperou en Guyane française (AFP)

Hassan*, 28 ans, que nous avons rencontré au café des Amandiers, a déjà reçu une décision et est officiellement reconnu comme réfugié. Comme les autres, il vit dans la banlieue de Cayenne. Il loue une chambre 150 euros par mois, grâce aux 250 euros que lui versent l’Etat et les économies de sa famille.

Amina*, une jeune militante sahraouie arrivée à Cayenne il y a quelques semaines sans maîtriser un mot de français ni d’anglais, raconte qu’elle dort sur un balcon appartenant à une connaissance.

« La Guyane française est un territoire qui a toujours eu un nombre assez élevé de demandes d’asile mais un nombre extrêmement faible d’hébergements », a déclaré à MEE Lucie Curet, représentante de la Cimade aux Amériques.

L’Etat doit prévoir un logement pour la durée de la procédure de demande : il peut s’agir d’une place dans un centre d’accueil, dans un hébergement d’urgence pour demandeurs d’asile, dans un hôtel ou dans un appartement.

En général, une partie de l’allocation pour demandeur d’asile est automatiquement prélevée pour payer cet hébergement à l’hôtel. « Alors que 40% des demandeurs d’asile étaient hébergés en France, le taux était inférieur à 10% ici », a-t-elle ajouté.

Jusqu’en 2021, l’écrasante majorité venait d’Haïti et comptait sur la diaspora pour trouver un logement, souvent dans des bidonvilles.

Face à l’arrivée de personnes du Moyen-Orient qui dormaient dans les rues du centre-ville, la préfecture a finalement mis en place des structures d’hébergement.

« La Guyane française est un territoire qui a toujours eu un nombre de demandes d’asile assez élevé mais un nombre d’hébergements extrêmement faible »

– Lucie Curet, Cimade

Mais leurs capacités restent insuffisantes.

Hassan, Saïd, Yacoub et les autres sahraouis rencontrés par le MEE affirment tous ne pas avoir accès à ce système.

Ces structures publiques gratuites sont réservées aux familles et aux personnes vulnérables.

Pour autant, ils ne se plaignent pas de leurs conditions de vie. L’un d’eux insiste : « L’objectif était d’être en sécurité. Et c’est le cas maintenant, donc nous ne sommes pas déçus. »

Bien que Lucie Curet remarque que la Guyane enregistre désormais des taux de protection assez élevés, ces jeunes ne sont pas certains d’obtenir le statut souhaité.

En 2021, l’OFPRA a accordé la protection à 41 Sahraouis tandis que 492 autres ont été refusées.

Ce total comprend des personnes originaires du Sahara occidental de part et d’autre du mur, y compris des réfugiés de Tindouf, en Algérie, opposés au Front Polisario.

Même si l’administration française a répondu positivement dans cette affaire, Yacoub ne souhaite pas rejoindre la métropole et préférerait rester en Guyane.

« Même si la vie est chère, les villes sont petites et le climat est doux, comme le nôtre. » Il est donc prêt, pour sa propre sécurité, à troquer la chaleur sèche du sud marocain contre l’humidité de l’Amazonie.

*Les noms ont été changés pour protéger les identités.

Cet article est une traduction du français.

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