Ma maison est à l’épicentre des émeutes de Frances ce n’est pas ce que vous voyez à la télé
La visite de Narendra Modis en France en tant qu’invité d’honneur des célébrations de la fête nationale du 14 juillet rappelle la tournée Namaste Trump 2020 en Inde. Alors que le président populiste était en visite en Inde, les violences qui se déroulaient simultanément dans le nord-est de Delhi ont fait au moins 53 morts. Avant la visite de Modis, Paris, sa banlieue et de nombreuses autres villes du pays ont été secouées par des émeutes déclenchées par le meurtre brutal d’un jeune de 17 ans, Nahel M, par un policier, à la suite d’un contrôle routier.
J’habite à 300 mètres de l’endroit où Nahel a été tué le 27 juin. Notre quartier est situé à l’intersection du quartier d’affaires de La Défense (où les entreprises les plus riches du pays ont leur siège) et des quartiers résidentiels (dominés par des cités pauvreté urbaine). Le meurtre présumé a donc eu lieu à l’intersection géographique précise des deux pôles de nos sociétés capitalistes : une extrémité est alimentée par l’appropriation illimitée du capital et l’autre est celle où les gens sont condamnés à des emplois sans issue, sinon à bousculer pour survivre. .
L’indignation nationale que le meurtre a provoquée a été causée par le fait qu’un passant avait filmé les actions des policiers. Il y a quelques années, le gouvernement d’Emmanuel Macron a tenté d’interdire de tels tournages d’actions policières. Si cette disposition du Global Security Act interdisant de filmer les policiers avait été votée, les images du meurtre de Nahel auraient été censurées et l’indignation aurait probablement été moins intense.
Mais la mort tragique est aussi étroitement liée au fait qu’en 2017, le gouvernement socialiste avait décidé de faciliter l’usage des armes à feu par les policiers au nom de la légitime défense. Cela a, depuis lors, entraîné une augmentation significative du nombre de tirs et de morts de policiers (ils ont plus que doublé en quelques années). Le ministre de l’Intérieur a tendance à minimiser l’importance de ces chiffres.
Une fois que l’indignation provoquée par la mort de Nahel a commencé à se répandre dans tout le pays, mon quartier est devenu le centre d’intérêt de toutes les chaînes nationales d’information en direct. Les chaînes internationales ont ensuite rejoint le chœur. Deux des salles de l’école de ma fille ont été incendiées. La plupart des commerces locaux ont été vandalisés et certains ont même été incendiés, ainsi que quelques voitures et poubelles. Comme beaucoup d’autres parents du quartier, j’ai été profondément attristé de voir le manège sur lequel mes filles s’amusaient tant s’enflammer.
Le 1er juillet, jour de l’inhumation de Nahel, les chaînes d’information ne cessent de proclamer des images de violences, d’incendies criminels, de pillages et de bagarres entre policiers et manifestants. Vers 16 heures, j’ai décidé d’éteindre ma télé et je suis descendu dans la rue pour me rendre compte que la réalité n’était pas celle d’un état permanent de violence et de chaos, de banlieues défavorisées ressemblant soudain au champ de bataille ukrainien. Il s’agissait plutôt d’épisodes de violence fugaces qui duraient quelques secondes ou quelques minutes. Les passants étaient stupéfaits plus qu’effrayés et beaucoup se sont arrêtés pour filmer les scènes hypnotisantes du spectacle en direct légèrement surréaliste. Certaines mères traversaient nonchalamment les lignes de police avec des enfants en poussette. Il a fallu du temps pour que les gens se rendent compte que la routine paisible de leur quartier était perturbée. Mais l’aspect sporadique de la violence les a convaincus de vaquer à leurs occupations quotidiennes.
A 21h30, je faisais ma promenade nocturne quotidienne dans le parc et je ne me sentais en aucune façon menacée. Beaucoup de mes voisins étaient également là, promenant leurs chiens. On entendait vaguement quelques feux d’artifice au loin mais il n’y avait pas de façade. Juste une violence nomade et insaisissable qui ne semblait jamais viser que des objets, des bâtiments et la police.
Cette sérénité déconcertante de mes voisins contraste fortement avec les réactions frénétiques sur les réseaux sociaux et réguliers. Le gouvernement, le centre-gauche, la droite et l’extrême droite ont tous blâmé les jeunes pour leur irresponsabilité. La France a une longue histoire de violences urbaines et ses politiques ont maîtrisé les réactions face à un tel scénario : Pourquoi ont-ils brûlé des écoles ? Pourquoi s’en prendre à l’éducation, qui est le plus grand symbole d’égalité, un sanctuaire du savoir ? Ils brûlent des installations publiques, ils se font du mal, ils détruisent des millions d’euros d’infrastructures qui profitent directement à leur quartier, etc.
Ceux d’extrême droite jubilent. Pour eux, les images monopolisant les écrans de télévision étaient l’accomplissement de leur prophétie : la France est en guerre civile entre patriotes et envahisseurs africains et musulmans. La dystopie annoncée prenait enfin vie. Ou du moins c’était à la télé. Cette violence urbaine leur offre l’occasion de prêcher le racisme et la haine contre ceux qu’ils jugent barbares et dangereux. Les débats télévisés montrent une division croissante en France entre ceux qui donnent la priorité à la loi et à l’ordre et ceux qui perçoivent la maltraitance envers les minorités comme le symptôme d’un racisme systémique.
Cette dernière position est souvent rejetée comme trop naïve. Le Premier ministre socialiste Manuel Valls avait condensé ce mépris pour les spécialistes des sciences sociales. Il a dit que la recherche d’explications sociologiques finit nécessairement par justifier et excuser les actions des gens. Aujourd’hui, les politiciens de tous bords lèvent une fois de plus le voile de l’ignorance comme ils le font chaque fois que la violence éclate dans lebanlieues(banlieue). Ce chœur insiste sur le fait qu’il n’y a pas de problème structurel en France et que les manifestants sont simplement des criminels qui seront poursuivis et emprisonnés. Aucun autre discours que la dénonciation de la violence n’est considéré comme acceptable.
Je n’approuve ni ne justifie la violence qui a un impact direct et négatif sur la vie de ma famille et de ma communauté. La poursuite des émeutiers est en effet une étape importante, qui fait appel à nos institutions judiciaires et à ses catégories spécifiques de compréhension. Mais cela ne répondra en aucun cas aux questions clés qui se posent. Pourquoi ces révoltes urbaines ont-elles eu lieu ? Quelles sont les forces sociales à l’origine de telles éruptions massives et collectives de violence ?
De nombreuses forces sociales complexes sont en jeu derrière cette violence. D’une part, les émeutes dont nous avons été témoins sont enracinées dans le passé colonial de la France. La plupart des émeutiers sont en effet des descendants de travailleurs algériens et immigrés qui ont été recrutés par Peugeot, Citron et Renault pour venir travailler dans leurs usines françaises alors en plein essor. Les constructeurs automobiles enverraient en fait du personnel des RH dans des villages opprimés où les villageois feraient la queue et attendraient de se faire vérifier les dents et les mains pour voir s’ils étaient assez robustes pour effectuer un travail manuel toute leur vie. Beaucoup d’entre eux ont été surnommés les Zero-One Zero-One car ils ne connaissaient pas leur date de naissance précise et étaient par défaut affectés le 1er janvier. Ces travailleurs ont été les premiers à être licenciés lorsque la délocalisation industrielle massive a commencé dans les années 1980, entraînant la fermeture. de nombreuses plantes. Sans instruction et sans emploi, ignorants des codes et des mœurs de leur pays d’accueil, vivant dans des zones urbaines où les ressources économiques sont rares, leurs familles sont naturellement tombées dans le piège de la pauvreté. Plutôt que de s’y attaquer de manière structurelle, les gouvernements successifs ont préféré contenir ces problèmes sociaux dans les territoires exclus et continuent de répéter que la République française est daltonienne. L’agitation, la frustration et la colère n’ont cessé de s’accumuler, sans personne pour représenter ces communautés dans les arènes politiques clés.
Refuser de considérer l’expertise des sociologues pour donner un sens à ces tsunamis sociaux revient à ignorer l’expertise des climatologues face au réchauffement climatique. Sous la pression de la montée des inégalités, le climat social se réchauffe. Plus longtemps nous refuserons de donner aux sociologues les moyens nécessaires pour déballer les mécanismes en jeu dans nos sociétés afin de proposer des voies viables de changement, plus longtemps nous penserons que l’endiguement et la répression sont les seules réponses politiques viables, il y aura des retours de bâton réguliers . Dans des sociétés profondément inégalitaires, les émeutes sont un phénomène aussi mécanique que les typhons dans le contexte du réchauffement climatique. Mais quand un cyclone survient, blâmons-nous les gouttes d’eau pour la colère du ciel ?
L’auteur est professeur associé de recherche CNRS au Centre d’études sud-asiatiques et himalayennes (CESAH), Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), Paris et chercheur associé au Centre de Sciences Humaines (CSH), New Delhi