La France et l’Allemagne s’affrontent dans la course à la transition énergétique

Grenoble : La relation entre la France et l’Allemagne est souvent décrite comme le moteur de l’Europe mais il est un domaine où elle peut être qualifiée de dysfonctionnelle : le secteur de l’énergie.

La situation devient d’autant plus alarmante que les stratégies énergétiques de chaque pays se heurtent à des difficultés ; ce différend persistant déstabilise régulièrement toute la structure de Fit for 55, le paquet climat de l’UE.

Comment de tels schémas sont-ils apparus ? Un long article publié dans Confrontations Europe sera notre point de départ pour répondre à cette question historique.

Des années 1950 aux crises du charbon et du pétrole

En Allemagne, après la Seconde Guerre mondiale, les ressources vitales du charbon et du lignite ont joué un rôle important dans la reconstruction du pays car les armes nucléaires ont été interdites.

Le secteur de l’énergie est au cœur de la version allemande du corporatisme, s’appuyant sur le rôle des syndicats et des Stadtwerke, les sociétés régionales d’énergie et d’infrastructure. Les crises du charbon des années 1950 et 1960, puis les crises pétrolières des années 1970, ont conduit à davantage d’interventions de l’État fédéral avec un plan de soutien à l’industrie charbonnière nationale et le lancement d’un programme nucléaire.

À la fin des années 1970, le charbon contribuait à 30 % de l’approvisionnement en énergie primaire tandis que le nucléaire représentait 40 % de l’approvisionnement en électricité. Mais ces transformations se sont opérées dans un contexte de géopolitique régionale ; au nord-ouest, des régions historiquement alimentées au charbon et bastions du SDP (Parti social-démocrate) tandis qu’au sud-est, des provinces conservatrices dominées par l’Union chrétienne-démocrate d’Allemagne (CDU) et l’Union chrétienne-sociale de Bavière (CSU), soutiennent le développement nucléaire sur leur territoire. Cette scission au sein de la communauté des politiques publiques serait exploitée par les militants antinucléaires.

A l’inverse, en France, le trait distinctif du secteur de l’énergie est probablement son extrême centralisation, inscrite dans la loi de nationalisation de 1946, qui ne laissait le pouvoir aux administrations et aux entreprises locales que dans des circonstances exceptionnelles. En la matière, les intérêts d’EDF et de l’État sont considérés comme un tout par les technocrates de l’État.

Comme ce fut le cas en Allemagne, la crise pétrolière de 1973 a inspiré des politiques visant à l’indépendance énergétique. Concrètement, la vision du Tout électrique, tout nucléaire deviendrait un programme ambitieux, le Plan Messmer, formulé pour répondre à une demande abondante et fondé sur la capacité de l’industrie à produire une série de centrales nucléaires. Cela a été fait au service de l’indépendance énergétique et de la grandeur de la France.

Après les crises pétrolières et avec la crise climatique, deux histoires de transition

En Allemagne, le récit de la transition énergétique, Energiewende, commence dans les années 1980, en s’appuyant sur l’analyse d’intellectuels publics (Robert Jungk, Carl Friedrich von Weizscker) de la crise environnementale, sur les campagnes antinucléaires promues par le parti écologiste Die Grnen, et sur les travaux d’experts en énergie, comme ceux du ko-Institut.

Au fil du temps, cette critique du modèle de croissance serait remplacée par une vision plus consensuelle qui promeut l’idée d’une croissance et d’une prospérité sans pétrole ni uranium. Cette attitude a été lentement reprise par le SPD dans les alliances rouges-vertes au niveau local, puis au niveau fédéral dans les coalitions de 1998 et 2002.

Alors que les partis conservateurs ont longtemps hésité, la coalition qui a porté Angela Merkel au pouvoir en 2005 a plaidé pour le maintien du nucléaire comme énergie de transition. Mais l’accident de Fukushima a secoué l’opinion publique, poussant l’Allemagne à abandonner le nucléaire en 2022.

En France, le soutien des élites politiques au nucléaire reste fort et stable. Ni la catastrophe de Tchernobyl en 1986, ni le retour au pouvoir de la coalition de gauche n’ont eu d’impact sur le statu quo. D’autre part, après la signature de l’accord de Kyoto la même année, on assiste à un regain d’intérêt pour les questions énergétiques : depuis 2006, le groupe de réflexion, l’association ngaWatt, appelle régulièrement à une utilisation prudente de l’énergie et à une place importante pour les énergies renouvelables.

Après l’élection du président François Hollande, le débat national de 2013 autour de la transition énergétique a été un moment important pour construire des récits et a permis d’identifier quatre voies de transition.

Les quatre voies allant de la très prudente sortie du nucléaire au maintien du modèle actuel avec une énorme capacité nucléaire reflètent fidèlement les tendances politiques actuelles en France.

Depuis, alors que les considérations électorales ont stoppé les décisions, les principaux documents détaillant la politique énergétique de la France (PPE, SNBC) ont repoussé la question du nucléaire dans les hautes herbes.

Ou c’était la situation quand Emmanuel Macron a décidé de redévelopper de nouveaux réacteurs juste avant les élections présidentielles de 2022.

Cinquante ans après la première crise pétrolière et trente ans après la signature de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, la France a aujourd’hui un mix énergétique deux fois plus décarboné que l’Allemagne (52 % contre 26 %), même si la part des énergies renouvelables est légèrement moindre (18 % contre 22 %). Mais les deux systèmes sont en crise.

Aujourd’hui, deux modèles en crise

Dans les mois qui ont suivi l’invasion russe de l’Ukraine, le système énergétique français, largement basé sur le nucléaire, a plongé dans la crise, avec une production nucléaire en baisse de 30 % par rapport à la moyenne des vingt dernières années.

Le secteur a répondu par un programme de rénovation des centrales nucléaires existantes et des plans de construction d’au moins six tranches supplémentaires. De telles initiatives pourraient aider l’énergie atomique à retrouver des niveaux de production stables et pourtant, ce n’est pas une garantie, en particulier à la lumière de l’utilisation croissante des énergies renouvelables en France.

En ce qui concerne l’Allemagne, l’Energiewende doit faire face aux nouveaux défis actuels dans un contexte dangereux et incertain. La stratégie initiale de décarbonation s’articulait en trois étapes, consistant en le développement des renouvellements, l’arrêt du nucléaire puis du charbon.

On pourrait juger qu’au début des années 2020, les deux premières phases étaient bouclées. Cependant, en 2022, le pays était encore fortement dépendant du charbon, qui représentait alors 31 % de la production d’électricité en hausse de 11 % par rapport à l’année précédente.

Conformément à une longue tradition politique de commerce avec la Russie, le pays avait décidé que le gaz russe servirait de combustible de transition entre le charbon et l’hydrogène vert. Mais les failles de cette stratégie ont été révélées par l’invasion de l’Ukraine. Sevrée des énergies fossiles russes, l’Allemagne doit désormais faire face à un développement des énergies renouvelables à un rythme jamais atteint par le passé, tout en tenant compte des questions d’intermittence.

Un impératif pour l’Europe : concilier la politique énergétique, dans le respect des choix nationaux

Si les pays de l’UE sont capables d’initier des actions collaboratives comme par exemple le Green Deal ou encore le plan Repower EU, une fissure s’ouvre entre des nations aux stratégies de décarbonation très différentes.

Ces conflits opposent globalement deux blocs : d’un côté, une alliance nucléaire menée par la France et suivie par les Pays-Bas, la Finlande, la Pologne, la Bulgarie, la Croatie, la République tchèque, la Hongrie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie ; et de l’autre, un groupe d’amis des énergies renouvelables conduit par l’Autriche, et soutenu par l’Allemagne, l’Espagne, le Danemark, l’Irlande, le Luxembourg, le Portugal, la Lettonie, la Lituanie et l’Estonie.

Ces deux coalitions se déchirent sur presque tous les grands dossiers de la transition énergétique, dont la taxonomie européenne, la réforme du marché de l’électricité ou la définition de l’hydrogène vert.

Vers des principes énergétiques européens

S’il est impossible d’élaborer un modèle européen unique pour la transition bas-carbone, on peut néanmoins tenter d’identifier des principes qui, tout en respectant les stratégies nationales, permettraient à l’Europe d’avancer vers la neutralité carbone d’ici 2050 de manière coordonnée.

Dans cet esprit, nous pensons que trois principes doivent être respectés :

  • La priorité doit être donnée à la lutte contre le changement climatique, et donc à la décarbonation des systèmes énergétiques.
  • L’éventail des politiques de décarbonation susceptibles d’être adoptées en Europe doit être reconnu et accepté.
  • Les actions ou la politique des Etats membres dans l’élaboration d’actions communes ne doivent pas finir par stopper les projets des autres Etats membres dans la trajectoire de décarbonation.

La priorité doit être accordée au climat, à la subsidiarité en politique et au principe de ne pas nuire. La formulation à ce stade est un peu générale, mais on peut espérer qu’un effort sera fait à la fois pour une compréhension mutuelle entre les représentants des Etats membres et pour une définition juridico-administrative au niveau de la Commission. Cela pourrait permettre d’avancer rapidement vers une politique européenne cohérente pour la transition énergétique. (La conversation)

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