« J’aimerais que mon fils soit respecté » : 12 ans après la mort suspecte de Louis Greth, le combat de sa mère pour que l’affaire soit étudiée au Cold Case Center
La porte au bout de l’allée, surplombée de glycines, se ferme sur Louis Greth et son chien alors qu’ils quittent la maison. C’est la dernière image que Sylvie Kellens garde de son fils de 14 ans vivant, un samedi après-midi de novembre 2013 à Pontpoint (Oise). Quelques minutes plus tard, elle retrouve son enfant pendu au bout d’une corde, dans un corps de ferme situé non loin de la maison.
Aujourd’hui, lorsqu’elle ne travaille pas tard dans la nuit sur le dossier d’enquête, Sylvie Kellens passe des heures sur la tombe de Louis, le pressant de lui donner la force de continuer à se battre pour obtenir des réponses.
Alors que la mort de Louis Greth a été initialement qualifiée de suicide, les investigations ont finalement dévié vers l’hypothèse d’un meurtre déguisé en acte volontaire. L’enquête ouverte pour « recherche des causes du décès » a été classée sans suite en 2018 avant d’être rouverte en 2021.
Plus de 12 ans après le drame, une enquête pour « homicide volontaire » est toujours en cours au parquet de Senlis. Mais la mère de la victime dénonce l’inertie de l’enquête et craint un non-lieu.
« Comment peut-on bâcler une enquête sur la mort d’un enfant ? Où est l’humain là-dedans ? Je n’accepterai jamais le classement : tant qu’on ne trouve pas, on cherche », affirme Sylvie Kellens à BFM.
Elle demande désormais que le Centre dédié aux crimes en série et non élucidés à Nanterre (PCSNE, aussi appelé pôle « cold case ») reprend le fichier pour lui donner un coup de boost.
« C’est le combat d’une mère pour révéler la vérité concernant l’homicide volontaire de son fils. C’est la lassitude d’une mère qui attend depuis plusieurs années des pistes, d’autant que nous disposons d’éléments sérieux qui prouvent que c’est l’intervention d’un tiers qui a ôté la vie à son fils », ajoute son avocat, Me Najwa El Haïté.
«J’essaie d’appeler à l’aide, mais je n’y arrive pas.»
Ce 23 novembre 2013 commence comme un samedi classique : des pains au chocolat que l’on prépare au petit-déjeuner, une matinée passée devant Vitesse supérieure à la télé, puis la perspective que Louis aille dormir chez un ami le soir même. L’adolescent a déjà tout prévu : ses affaires de toilette, un sac de couchage et une voiture télécommandée.
Alors qu’elle devait venir le chercher vers 14 heures, la mère de son amie l’a prévenu qu’elle serait finalement en retard et ne pourrait venir que vers 16 heures. « Je me dis qu’il a le temps d’aller nourrir sa chèvre », hébergée dans un mas qui leur appartient, à une centaine de mètres de leur maison. « Il a répondu : ‘Oh non, j’y vais lundi’ », se souvient sa mère. « Moi, comme un idiot, je lui fais la leçon. » Bon gré mal gré, Louis va nourrir l’animal.
Trente minutes plus tard, Sylvie Kellens décide de rejoindre son fils. Déjà, en arrivant devant le portail du mas, quelque chose la surprend. La chaîne qui sert à le fermer n’est pas normalement positionnée. Contrairement à l’habitude, « sa position montre qu’il a été retiré dans son intégralité et remis en place en toute hâte », observe la mère de Louis. Elle se précipite dans l’ouverture, cherche son fils et l’appelle, en vain. Elle finit par rejoindre une seconde cour, à l’arrière du mas. Là, dans un appentis, elle découvre Louis pendu à une poutre, les pieds au sol et les jambes fléchies.
Paniquée, elle commence à le dénouer, coupe la cravate, lui fait du bouche à bouche. « J’essaie d’appeler les secours, mais je n’y arrive pas. Je n’arrive pas à mettre les doigts sur les touches », se souvient Sylvie Kellens. Elle prend la route et se jette sur la première voiture qui passe pour demander de l’aide. Les pompiers arriveront quelques minutes plus tard. Ils pourront seulement constater le décès du jeune garçon.
Poêle à pellets, paire de lunettes, corde
Au départ, l’enquête ouverte pour « rechercher les causes du décès » s’est rapidement tournée vers le suicide de l’adolescent. Aucun obstacle médico-légal n’est posé, les enquêteurs estiment donc que la mort de Louis Greth n’est pas suspecte. Aucune autopsie n’est par ailleurs demandée.
Sylvie Kellens n’est pas du tout d’accord avec cette thèse. « Ce n’est pas Louis. Louis, c’était la vie », assure-t-elle. « C’est si facile de vouloir faire passer la mort d’un enfant pour un acte intentionnel. Tous ceux qui l’ont connu conviennent qu’il n’aurait jamais attenté à sa propre vie. »
Comme tout adolescent de son âge, Louis Greth fourmillait de projets. « Ce fameux samedi, il avait prévu d’aller dormir chez un ami. Il avait préparé son sac à dos », se souvient Me Najwa El Haïté. « Il avait hâte d’aller dormir chez son ami et de travailler sur un projet scolaire. »
Plusieurs éléments matériels renforcent l’intime conviction de sa mère. A commencer par le poêle à granulés qui se trouve dans une petite pièce au sein du mas. En ce mois de novembre, les températures chutent et Sylvie Kellens a pris l’habitude d’allumer le petit chauffage d’appoint pour réchauffer les murs. En arrivant dans la petite pièce, elle constate que le poêle est plein de pellets, mais que Louis a laissé le couvercle ouvert. « Il ne l’a pas déclenché, je ne comprends pas pourquoi, et ça m’alerte », explique-t-elle.
L’état de la paire de lunettes de son fils, découverte à ses pieds dans la grange, le préoccupe également. « Le fil est cassé et le verre droit n’est pas cassé mais séparé de la monture », explique-t-elle. Les dégâts constatés sur la monture des lunettes de l’écolier ont-ils été causés par leur chute ? Louis Greth en a-t-il pris un coup ? « C’est comme si on avait marché dessus », analyse de son côté Me Najwa El Haïté.
Un autre élément renforce la conviction de Sylvie Kellens : une brûlure de cigarette constatée sur l’avant-bras gauche de son fils, dont le corps a été exhumé pour les besoins de l’autopsie. « Louis ne fumait pas. Personne ne fume chez nous », assure-t-elle. La marque laissée par la corde sur le cou de l’écolier est également un élément important du dossier, selon la mère et son avocat. « Normalement, quand on se pend, la marque monte vers le haut », illustre Me Najwa El Haïté. « Là, au contraire, ça se passe autour du cou. »
Il y a aussi ce véhicule utilitaire blanc aperçu par différents témoins le jour des faits. Quelques jours après le décès de son fils, une voisine de Sylvie Kellens, venue lui rendre visite, lui a rapporté cette information. « Elle m’a raconté qu’elle était passée devant le corps de ferme samedi et que son attention avait été attirée par le portail grand ouvert. Elle m’a expliqué qu’un véhicule utilitaire blanc était garé dans la cour », explique Sylvie Kellens. Un constat confirmé par un pompier quelques mois plus tard.
ADN masculin inconnu
Au fil des années, en lisant et relisant les pages du dossier, Sylvie Kellens se fait un avis : son fils a été tué suite à un cambriolage qui a mal tourné. « Ils ouvrent le portail, Louis s’affaire devant le poêle à granulés de la cuisine. Il entend le bruit du portail qui s’ouvre, il regarde par la porte vitrée et il voit des gens se garer », explique la maman. « Louis laisse tout en suspens et, le connaissant, il leur dit : ‘vous n’avez rien à faire là, sortez’. »
En 2018, un ADN Un mâle, identifié dans un véhicule lors d’une affaire de vol de remorque non loin de la ferme de Pontpoint, correspond au profil génétique découvert sur la sangle utilisée pour pendre Louis Greth. « C’est un élément extrêmement important », souligne Me Najwa El Haïté. Trois ans plus tard, le dossier, classé sans suite, est rouvert pour « homicide volontaire ».
Malgré tout, cet ADN ne correspond à aucun homme connu de la police et de la justice. Il est donc impossible de mettre la main sur un suspect. Des analyses ADN complémentaires ont été récemment ordonnées par le parquet de Senlis. Me Najwa El Haïté et Sylvie Kellens attendent toujours les résultats. Sylvie Kellens ne supporte plus ce retard supplémentaire dans un dossier vieux de presque 13 ans. Elle se dit en colère contre ce qu’elle qualifie de « manque d’empathie et d’humanité » de la part du système judiciaire.
« Il ne s’agit pas d’accabler les magistrats du tribunal de Senlis. Ils sont débordés et se débrouillent avec les moyens dont ils disposent », ajoute son avocat. « Mais il s’agit aussi de tirer la sonnette d’alarme. Ma cliente a vieilli et elle se dit que s’il lui arrive quelque chose, elle ne saura jamais la vérité sur ce qui s’est passé. Et qu’au-delà, personne ne poursuivra le combat. »
Un éventuel rachat par la division « cold case » ?
La mère de Louis espère aujourd’hui que le cas de son fils soit accéléré grâce à son transfert au centre « cold case » de Nanterre. Pour l’heure, tant que les enquêtes sont en cours, le parquet de Senlis souhaite garder la maîtrise du dossier. Selon Sylvie Kellens et son avocat, une magistrate du centre avec laquelle ils se sont entretenus en début d’année leur a indiqué qu’elle acceptait de reprendre le dossier si le parquet de Senlis se dessaisissait.
« Les critères qui sont retenus par le pôle pour accepter un tel dossier sont remplis : l’ancienneté du dossier, et une certaine complexité car vous avez deux dossiers qui s’entrechoquent », résume Me Najwa El Haïté. Contacté à plusieurs reprises par BFM, le procureur de la République de Senlis n’a pas répondu à nos sollicitations.
Pour trouver du soutien dans son combat, Sylvie Kellens a lancé une pétition le 12 mai. « Aujourd’hui, j’aspire à une chose. J’aimerais retrouver un peu de sérénité, un peu de paix. J’aimerais ne plus avoir ce fardeau sur le dos. J’aimerais que mon fils soit respecté, qu’on le respecte », souligne-t-elle. « Mon fils ne méritait pas ça. Ce n’était pas un ange, mais c’était un bon petit gars. Je n’aurais voulu personne d’autre. »