Tensions entre Laurent Wauquiez et Lyon II : une subvention de 9,9 millions toujours en suspens
Entre déficits budgétaires, sous-investissement chronique et contestation croissante des frais différenciés imposés aux étudiants extra-européens, les universités françaises avancent sur une ligne de crête de plus en plus étroite. Habituellement, les griefs se concentrent sur l’État et les arbitrages rendus à Paris. Mais en Auvergne-Rhône-Alpes, c’est un exécutif régional qui a choisi d’engager un bras de fer politique avec un établissement d’enseignement supérieur.
L’équipe de Fabrice Pannekoucke et son « conseiller spécial », Laurent Wauquiez, avait annoncé suspendre toute coopération avec l’université Lumière Lyon II et retirer l’ensemble des subventions qui lui étaient destinées. En cause : une supposée « dérive islamo-gauchiste » au sein de l’établissement, qui accueille plus de 27 000 étudiants.
Une décision qui continue de provoquer des remous. « Ce qui me frappe, c’est la cohérence de la méthode », déclare Najat Vallaud-Belkacem, ancienne ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et conseillère régionale d’opposition dans une interview à Euronews. « On stigmatise d’abord, avec des formules comme « islamo-gauchisme » qui n’ont aucune rigueur intellectuelle mais qui ont le don de susciter la peur, et ensuite on exige un audit pour donner une apparence de légitimité à ce qui n’est, au fond, qu’une pression ».
« Pour autant, je ne nie pas que des tensions existent dans nos universités, comme elles existent dans l’ensemble de notre société », ajoute l’élue lyonnaise, qui pointe que des « comportements problématiques, parfois violents, ont cours des deux côtés du spectre politique ».
Parmi ces épisodes « problématiques » : la suspension, début décembre, de Julien Théry, professeur d’histoire, épinglé pour avoir partagé sur ses réseaux sociaux des publications antisémites ; l’interruption, début avril, d’un cours du géographe Fabrice Balanche, maître de conférences à l’université Lyon II par une quinzaine d’étudiants cagoulés le traitant de « raciste », de « sioniste » ; ou encore la démission, en mai, de la vice-présidence de l’université de Willy Beauvallet-Haddad, accusé de tenir des propos pro-Hezbollah.
Laurent Wauquiez a également affirmé que l’université « abritait » des prières musulmanes.
« Est-ce le rôle de la Région d’intervenir dans la gouvernance pédagogique et intellectuelle d’une université ? », s’interroge Najat Vallaud-Belkacem. « La réponse est non. La présidente de l’université dispose des outils institutionnels pour traiter ces questions. Ce dont elle n’a pas besoin, c’est qu’on lui ajoute une épée de Damoclès financière », souligne la cheffe de file des socialistes au conseil régional d’Auvergne-Rhône-Alpes.
« Dernière ligne droite » pour Lyon II
Au cœur du différend entre la Région et Lyon II, figure une subvention bloquée de plus de 9,9 millions d’euros destinée à la construction de « La Ruche », un bâtiment dédié à l’apprentissage et à la vie étudiante sur le campus de Bron, en banlieue lyonnaise.
Le 19 mai, comme le révélait BFM Lyon, le préfet du Rhône a mis en demeure la Région de verser à l’université cette somme – votée par le conseil régional mais toujours bloquée depuis.
« Il est rare que la Préfecture intervienne pour soutenir des « islamo-gauchistes », ironise Morgane Duca, avocat au barreau de Lyon, interrogée par Euronews.
Cette mise en demeure a en réalité fait suite à un avis de la chambre régionale des comptes, saisie par la préfecture en janvier. Le rapport relève notamment que le président de la Région refuse de débloquer la somme alors que les crédits sont disponibles, et qu’aucune démarche concrète n’a été engagée pour revenir sur la décision d’attribution de la subvention à l’université Lyon II, explique Me Duca.
La spécialiste du droit administratif rappelle que les collectivités territoriales sont tenues d’exécuter les dépenses qualifiées d’obligatoires et peuvent, à défaut, être contraintes à leur règlement. Il appartenait donc à la Région de « justifier méthodiquement sa décision de refus de procéder au versement des subventions promises », précise l’avocat.
Elle ajoute qu’« au vu des éléments de langage rapportés dans la presse, il y avait lieu de supposer que les critiques émises allaient concerner une supposée orientation idéologique ou pédagogique ». Or, en pratique, dit Morgane Duca, « la Région n’a jamais notifié ni motivé sa décision de s’opposer au versement de la subvention annoncée ». Ce n’est que devant la chambre régionale des comptes (CRC) Auvergne-Rhône-Alpes, et à sa demande, que les premières explications ont été fournies.
Dans l’avis de la CRC, consulté par Euronews, il est indiqué qu’« en dépit des nombreuses demandes et relances de l’université tout au long de l’année 2025, jusqu’à la saisine de la chambre, la Région ne lui avait pas apporté de réponse à ses demandes de paiement et ne lui avait pas opposé de contestation expresse. La contestation de la région a été formulée pour la première fois le 29 janvier 2026 en réponse à la chambre ».
Aucun manquement de l’université Lyon II aux conditions d’attribution de la subvention n’est par ailleurs mentionné dans le rapport.
Selon un résumé qu’en fait la CRC, la Région avait soutenu notamment qu’il n’y aurait pas eu de calendrier impératif associé au versement des acomptes promis. Ces arguments ont été rejetés par la chambre régionale des comptes, qui n’a, de surcroît, vu aucune forme d’incohérence ou de contradiction dans les demandes formulées par l’université. Elle conclut que « la contestation de la région ne présente pas de caractère sérieux » et estime que les crédits votés au budget 2026 de la Région permettaient bien de procéder au versement de cette somme.
Si l’exécutif ne paye pas dans le délai d’un mois, le préfet prendra le relais. « Concrètement, cela signifie qu’il se substituera au président de Région pour ordonner au comptable public d’honorer cette dépense », explique Me Duca.
« Il s’agit donc, a priori, de la dernière ligne droite pour l’Université ».
« Ce n’est pas de la politique éducative, c’est de l’intimidation institutionnelle »
La Région n’a pas répondu à nos sollicitations pour savoir si elle comptait débloquer la subvention avant une intervention du préfet dans les prochaines semaines.
Du côté de la présidence de Lyon II, on nous confirme que le paiement n’est pas encore passé et qu’aucun échange récent n’a eu lieu avec l’exécutif : « Nous n’avons pas eu de contact direct avec la Région depuis fort longtemps. »
À l’annonce de la mise en demeure, Laurent Wauquiez avait réagi dans la presse en continuant de réclamer un « audit » de la situation de l’université, sans plus de précisions.
Pour Najat Vallaud-Belkacem, la région Auvergne-Rhône-Alpes a coutume d’instaurer « une forme de rapport de force systématique avec les institutions qu’elle finance et elle ne lâche pas sans y être contrainte ».
« Sciences Po Grenoble l’a vécu. Le Théâtre Nouvelle Génération de Lyon aussi. Ce n’est pas de la politique éducative, c’est de l’intimidation institutionnelle », dénonce la conseillère régionale d’opposition.
« Les seuls reculs observés ont été arrachés soit par une décision de justice contraignante, soit en échange d’une concession » – dans le cas de l’université Lyon II, ce serait la mise en place d’un audit voulu par Laurent Wauquiez, avance l’ancienne ministre.
« Seul le ministre (de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Philippe Baptiste) est habilité à solliciter l’Inspection générale pour effectuer un audit », fait valoir la présidente de Lyon II, Isabelle von Bueltzingloewen. « Le ministre n’a jamais donné suite à cette demande. Un « audit externe », commandité par nos soins et dont l’objet est obscur, n’a aucun sens », ajoute l’universitaire dans un entretien accordé à Euronews.
Faire avec moins
Alors que les universités publiques françaises peinent à boucler leurs budgets, la situation apparaît particulièrement tendue à Lyon.
Selon un récent classement, l’université Jean Moulin Lyon III serait même l’établissement le moins financé de France, avec une dotation publique d’environ 4 000 euros par étudiant et par an. La dotation de Lyon II, ramenée au nombre d’étudiants, est légèrement supérieure : 4 900 euros, selon les données de l’université.
« Comme la plupart des universités françaises, notre université connaît d’importantes difficultés financières », confie à Euronews la présidente de Lyon II, Isabelle von Bueltzingloewen. Elle indique qu’un plan de retour à l’équilibre financier était en cours de vote lors du conseil d’administration, ce vendredi matin, et que l’université cherche désormais à tailler dans ses dépenses tout en augmentant ses ressources propres – c’est-à-dire hors subventions de l’État – notamment « grâce au développement de la formation continue et de l’alternance ».
Selon la présidente, l’université a également dû « prévoir des non-renouvellements de postes et donc accepter de dégrader (son) taux d’encadrement », déjà insuffisant pour remplir l’ensemble de ses missions. Huit postes administratifs ont été supprimés et plusieurs investissements reportés. La direction prévoit par ailleurs de réduire l’offre de formation de plus de 20 000 heures d’enseignement à partir de la rentrée 2027.
Un quart des étudiants dans le privé
Najat Vallaud-Belkacem estime qu’aujourd’hui en France, des universités « ne peuvent plus remplir leurs missions fondamentales ».
« Accompagner des étudiants dont près de 37 % vivent dans une précarité réelle, (…) leur proposer des filières diversifiées qui permettront demain de répondre aux besoins de notre économie et de notre société, maintenir une recherche de qualité, alors que le recul de la France sur la scène scientifique internationale est déjà mesurable et préoccupant – tout cela devient impossible quand on gère la pénurie en permanence », regrette-t-elle.
L’ancienne ministre pointe également la progression de l’enseignement supérieur privé en France. Selon les données du ministère, un étudiant sur quatre y est inscrit aujourd’hui, avec 799 700 étudiants en 2024, soit 27 % des effectifs étudiants, contre 490 000 en 2015.
« Ce n’est pas un mouvement naturel », assure Najat Vallaud-Belkacem. « Ce n’est pas le fruit d’un choix libre et éclairé des familles. C’est la conséquence directe d’un service public affaibli, qui rend le privé attractif par défaut ».
« Une atteinte à l’autonomie et à la stratégie d’internationalisation »
Un moyen d’augmenter les ressources des universités a pourtant été mis sur la table par le ministère de l’Enseignement supérieur : le plan « Bienvenue en France », rebaptisé « Choose France for Higher Education », qui multiplie par 16 les frais de scolarité des étudiants non européens.
Le même public est également concerné par un autre tour de vis : environ 100 000 étudiants allocataires hors Espace économique européen seront privés d’aides personnalisées au logement (APL) à compter du 1er juillet 2026, comme l’a révélé Euronews.
Loin de faire l’unanimité, la hausse des frais d’inscription a été décriée par de nombreux présidents d’université, à l’image de celui de l’université Jean Moulin Lyon III, Gilles Bonnet, qui a dénoncé publiquement « une mesure d’éviction, de discrimination sur critères économiques, contraire aux principes de ce qu’une université doit être ».
Najat Vallaud-Belkacem y voit, quant à elle, une trajectoire qui « mène vers un système où la qualité de votre formation dépendra d’abord de l’épaisseur du portefeuille de vos parents ».
« En érigeant une barrière financière, nous ne résolvons pas le problème du financement de nos universités », assure l’élue. « Nous le déplaçons, tout en nous privant d’une richesse considérable ». « Ces étudiants iront ailleurs. Au Canada, en Allemagne, au Royaume-Uni », estime l’ancienne ministre de l’Éducation.
D’abord atténuée par une vague d’exonérations, la réforme, datant de 2019, conduit néanmoins de plus en plus d’établissements à adopter des droits d’inscription différenciés, faute de ressources suffisantes, selon nos sources, tandis que l’État pousse à sa généralisation à la rentrée 2026-2027.
« Les droits différenciés constituent effectivement un levier pour augmenter les ressources propres de l’université », reconnaît la présidente de Lyon II, Isabelle von Bueltzingloewen, ajoutant que celui-ci est, pour l’heure, « difficile à chiffrer ».
Face à la fronde des présidents d’université, le ministère a revu sa copie, laissant aux établissements le droit d’exonérer – à terme – non plus 10 %, mais 20 % des étudiants extra-communautaires des frais différenciés, selon le nouveau décret.
Le texte « amène à fonder l’exonération sur la situation personnelle des étudiants, sans qu’on sache comment et à quel moment l’évaluer et sans aucun lien avec la stratégie globale de l’établissement« , explique Isabelle von Bueltzingloewen.
Le système actuel mis en place par Lyon II, confie-t-elle à Euronews, consiste à « exonérer systématiquement les étudiants dont le pays d’origine figure sur la liste de pays affectés par un conflit ou très faibles économiquement dressée par la Banque mondiale ».
Désormais, le nombre d’étudiants hors-UE exonérés ne pourra pas dépasser 30% en 2026-27, 25 % en 2027-2028, avant d’être plafonné à 20 %.
« Ce décret porte donc fondamentalement atteinte à l’autonomie de l’établissement et à sa stratégie d’internationalisation », insiste la présidente de Lyon II.
À trois mois de la rentrée, les étudiants étrangers ne savent pas encore forcément combien ils devront débourser pour leur inscription. « Le décret a été publié il y a quelques jours seulement et nous travaillons en ce moment à sa mise en œuvre », déclare la présidence de Lyon II, ajoutant que « pour le moment, il n’y a donc pas eu de communication sur le sujet. »