« Mort » : les journalistes de droite de Frontières condamnés à « jeter en pâture » les avocats
Les journalistes de droite de Frontières ont-ils délibérément cherché à dénoncer les avocats pour riposter ? C’est une question délicate que le tribunal de Bobigny (Seine-Saint-Denis) doit examiner jeudi 16 avril.
Le 30 janvier 2025, Frontières, fondée deux ans plus tôt sur Internet, a publié un magazine spécial dans lequel elle répertorie 60 avocats, qualifiés de « coupables » d’« attentats contre les immigrés ».
Avec un tirage à 20 000 exemplaires, le magazine a constitué un « podium » pour « les avocats qui veulent défendre les étrangers dans des cas insolites », les « promoteurs d’idées vraies » dédiés aux « affaires juteuses », Frontières fait encore tonnerre. Elle précise, pour tous ces experts en droit de l’immigration, leur nom, prénom et lieu d’exercice – Toulouse, Marseille, Lyon, Paris, etc.
« Menaces de mort »
Me Samy Djemaoun, qui dirigeait, a rappelé : « Depuis plusieurs semaines, de nombreuses personnes ont menacé de nous tuer. Les jours suivants, Sophie (prénom modifié), avocate à Toulouse, a trouvé des croix gammées taguées près de son cabinet. Beaucoup utilisent les mêmes mots pour décrire comment le livre les a affectés : « détresse psychologique », « hypervigilance », « dégoût », « peur »…
À cela s’ajoute, en janvier 2025, des messages hostiles du groupe Frontières sur les réseaux sociaux. Dans un tweet présentant l’une de ces publications, Jordan Florentin, salarié de Frontières, appelle à un esprit de revanche : « C’est à eux de trembler ».
Confusion entre les robes noires. Le président de Marseille avait alors critiqué « un dossier confus, truffé d’erreurs » et 60 avocats jetés « en pâture ». « La protection des juges, quels qu’ils soient, est la source du travail juridique », a réagi le Conseil national des barreaux.
« Danger direct pour l’homme »
Mais le 16 avril, quand Erik Tegnér, responsable de Frontières et chroniqueur à CNews, il se rapproche du bar, ne voulant pas se critiquer. « Je suis d’accord avec tout ce qui est publié dans ce magazine », déclare-t-il d’emblée.
Il n’a pas été accusé de « pollution », comme c’est souvent le cas dans les médias, mais d’un délit commun : « le danger que fait autrui ». Créé par la loi d’août 2021, peu après le meurtre de Samuel Paty, ce délit vise à lutter contre le « doxxing » et à reconnaître ceux qui « diffusent des informations sur la vie privée d’autrui (…) dans le but de les faire courir un risque direct de préjudice ». La peine prononcée : trois ans d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende.
« Nous n’avons jamais voulu envoyer des avocats au châtiment », a confirmé le jeune réalisateur devant les juges. Son objectif ? Je critique simplement le « système d’avocat ».
Mais le président de la 14e chambre, Youssef Badr, se montre sceptique. « A quoi ça sert de mettre le prénom et le nom de ces avocats ? »
Erik Tegnér a déclaré : « Nous ne pouvons pas simplement écrire un article sur les droits des étrangers… La vérité est que, dans notre travail, nous ne pouvons pas parler de personnes réelles.
Le juge l’interroge sur le mot « coupable » qui apparaît en grosses lettres sur la couverture. « Le coupable est celui qui a commis un acte répréhensible. »
« Quand on dit ‘coupable’, ce n’est pas légal », avance Tegnér.
« Ne vous dites-vous pas qu’en renversant ainsi la situation, une personne influençable ou faible peut vous prendre au sérieux ? Que cet avocat devient son ennemi ? », demande encore le Président. L’employé répond : « Je n’arrive pas à croire que quelqu’un d’autre fasse ça. »
« Je n’ai pas eu affaire à ces fous »
Youssef Badr rédige ensuite, en sa présence, une liste d’insultes et de menaces de mort que l’avocat Roman Sangue a reçues après la parution du récit Frontières : « sangsue », « avocat véreux », « ennemi de la France », « vermine », « vermine »… mort », « guillotine », « enlève la justice aux islamo-alliés »…
Tegnér a déclaré : « Je n’ai pas eu affaire à ces fous. Nous ne voulions pas mettre ces gens en danger. »
« Ils pointent du doigt les ennemis, les ennemis, disent qu’ils sont très riches, qu’ils sont ‘coupables’, et appellent pour nous punir », argumentera auprès de Ségolène Rouillé-Mirza, avocate au barreau de Tours, animée par le sujet.
« Qu’est-ce qu’une punition ? Pour moi, c’est une punition qui implique des armes ou de la violence », explique-t-il.
Me Rouillé-Mirza a déclaré : « La violence est toujours causée par une violence qui montre que quelqu’un a fait violence. » C’est ce qui est arrivé à Samuel Paty. « Cela s’est déjà produit dans l’Histoire. L’extrême droite a attaqué des intellectuels, des avocats, des journalistes et des juges. »
« Vous nous associez à des passeurs qui bénéficient d’un système lucratif et qui soutiennent ‘l’attaque contre les migrants' », explique un avocat.
Médias « Recherche »
Erik Tegnér le répète sans cesse : Frontières sera une « publication d’investigation », et tout cela ne sera que du journalisme. Mais, se demande l’avocat, est-ce du journalisme que de critiquer les « auteurs cachés de la crise de l’immigration » et de les qualifier d' »assoiffés d’argent facile » ? Le rédacteur demande des précisions, défend la « maturité » de son journal, affirme avoir contacté « tous » les cités, avec « plusieurs rappels » pour les aider.
Déni intentionnel de la part de toutes les personnes concernées. « Je n’y suis jamais allé », lui a-t-on demandé, assurant le public. Personne ne comprenait pourquoi leurs noms étaient écartés. Concernant la rigueur du journalisme, Me Samy Djemaoun confirme que le magazine est « plein d’erreurs » : l’article dit par exemple qu’un avocat peut obtenir 5 300 euros d’assistance judiciaire pour un dossier de défense d’un étranger ; que ce montant peut être doublé en appel. « Une enquête approfondie menée par les médias », s’amuse M. Djemaoun. En fait, c’est entre 130 et 600 euros, rappelle un autre avocat.
On apprend également que le poste de Frontières des 60 juges qui semblent les plus actifs dans la question des droits des étrangers a été créé… sur la base de deux mois de décisions du tribunal administratif. D’octobre à novembre 2024.
« 2 800 élections. C’est un quorum très important. Cela a été trois mois de travail », défend le directeur de Frontières. « Deux mois ne disent rien du travail d’un avocat », estime le président Badr.
« Psychose »
Erik Tegnér fustige ensuite la « psychose » qui s’est emparée de ces avocats « qui se menacent les uns les autres ». Pour lui, il estime n’avoir rien à voir avec le nazisme et l’extrême droite. Après avoir pris ses distances avec « l’extrême gauche » ou « l’émigration », il dénonce enfin le « crime politique ».
Dans la plainte, Me Raphaël Kempf, avocat au barreau de Paris – devenu parti public comme les barreaux de Tours, Toulouse et Dijon – est revenu sur les accusations de Frontières. « Peut-il ignorer le danger auquel les conseillers étaient exposés ? La réponse est non. Il ne pouvait ignorer les conséquences évidentes de ses actes », comme par exemple la parfaite connaissance d’Erik Tegnér du fonctionnement des réseaux sociaux.
Ce que Frontières a fait « n’est pas connu », ajoute le procureur. Selon lui, le but de ce magazine est de « pointer vers la vengeance » et de « diffuser de mauvaises nouvelles concernant la liste des avocats, dont le but était de faire venir des personnes considérées comme antinationales ». Il résume : « Il attend leur confirmation et il leur met une cible dans le dos. »
Il demande au tribunal de déclarer Erik Tegnér coupable, puis s’assoit, n’ayant pas besoin de condamnation.
Me Gilles-William Goldnadel, l’un des avocats de Frontières, critique la connexion de ces avocats, qu’il associe à « l’extrême gauche ». Ensuite, posez la question de l’erreur : « pourquoi dites-vous que Frontières veut blesser les personnes que vous mentionnez ? Peut-être qu’elles voulaient juste faire plaisir à leurs lecteurs. » À ses yeux, l’ensemble du processus n’a qu’un seul objectif tacite : « empêcher qu’un journal particulier ne soit réimprimé ».
Pour l’instant, le journal n’a pas encore décidé de son avenir dans ce dossier. Le verdict sera rendu le 18 juin.