Le phénomène massif des décès liés au travail en France
Alors que les célébrations du 1er mai remplissent aujourd’hui les rues de marches festives et de manifestations syndicales dans les villes françaises, une vérité plus sombre bouillonne sous la surface. Dans un pays souvent salué pour ses solides protections du travail, deux travailleurs meurent chaque jour des suites d’accidents liés au travail, selon les derniers chiffres de l’assurance maladie nationale. De nombreux observateurs inquiets affirment que les chiffres sont loin de refléter toute l’ampleur de ces accidents mortels.
Bien que Matthieu Lpine soit professeur d’histoire et de géographie dans un lycée de la région parisienne, son fil X ne reflète pas son travail quotidien. Du moins pas celui-ci. Ses messages mettent presque toujours en avant des incidents de décès liés au travail.
Il y a le livreur à vélo de 31 ans, décédé après avoir été renversé par une voiture. Il y a ce père de trois enfants qui est mort lors d’une chute lors de son premier jour de travail sur un chantier de construction. Il y a l’ouvrier qui s’est retrouvé enseveli sous les décombres en creusant une tranchée.
Ce ne sont pas des incidents isolés, estime Lpine, qui est également l’auteur du livre 2023 Lhcatombe invisible enqute sur la mort au travail (« Massacre invisible : une enquête sur la mort au travail »). C’est un phénomène massif, insiste-t-il.
Depuis des années, la Lpine tire la sonnette d’alarme sur l’ampleur des décès liés au travail en France. En parcourant la presse locale, il a découvert plus de 100 cas depuis le seul début de l’année 2024. Dans un pays qui atraditionnellement défenducertaines des lois de protection des travailleurs les plus strictes d’Europe et des manifestations rauquesRassemblements du 1er maichaque année, le chiffre est encore plus étonnant.
Accident du travail – @CaVautrin – @CollectifStop – 101 morts recenss en 2024
Sainte-Marie (15) : un agriculteur de 58 ans est dcd alors qu’il travaillait sur son exploitation. Il serait tomb dun tage travers une trappe. https://t.co/gxC7HLiFWi
— Accident du travail : silence des ouvriers meurent (@DuAccident) 29 avril 2024
Frustré par les chiffres officiels délivrés par l’Office national d’assurance maladie (CNAM), Lpine se charge de collecter ses propres données depuis 2016 et publie ses résultats sur X depuis 2019.dernier rapportpar la CNAM, paru en 2022, révèle que 738 personnes ont perdu la vie dans des accidents du travail mortels cette année-là, soit plus de deux décès par jour. Bien que les résultats soient alarmants, Lpine affirme qu’ils sont en deçà de la réalité car les données disponibles sont limitées.
Selon leur secteur d’activité, les travailleurs en France ne bénéficient pas tous du même régime d’assurance maladie. Les agriculteurs, les enseignants, les ouvriers du bâtiment ou les camionneurs ne déclarent pas les accidents du travail (ou les décès) au même régime, explique la Lpine. Le rapport 2022 de la Caisse nationale d’assurance maladie ne prend pas en compte par exemple les travailleurs agricoles, inscrits à la Mutuelle sociale agricole (MSA). Bien qu’il s’agisse d’une profession qui connaît certains des accidents du travail les plus dramatiques, explique Lpine.
Il n’est pas le seul à vouloir dévoiler l’ampleur des décès liés au travail en France. L’hebdomadaire Politis a additionné les cas de diverses assurances maladie et a constaté qu’en 2022,un record de 900 travailleursétaient décédés des suites d’accidents du travail, bien plus que les 738 déclarés par la CNAM.
« Ce que je peux affirmer avec certitude, c’est qu’au cours des 20 dernières années, le nombre de décès liés au travail publié par l’Assurance maladie n’a pas diminué, affirme Lpine.
Panneaux de signalisation
En France, les plus susceptibles de mourir des suites d’un accident du travail sont les ouvriers. Ce sont eux qui paient le plus lourd tribut, estime la sociologue Vronique Daubas-Letourneux, professeur à l’École nationale de santé publique (EHESP), ajoutant que la plupart de ces accidents peuvent être évités.
C’est le cas d’Alban Millot, qui n’avait que 25 ans lorsqu’il est mort après avoir installé des panneaux solaires sur le toit d’une grange en 2021.
L’audit du travail a conclu qu’il aurait dû y avoir un échafaudage autour du bâtiment et qu’un filet de sécurité aurait dû être tendu sous le toit. Mais Alban ne disposait pas des protections nécessaires car son patron refusait de lui en fournir. Il n’avait qu’une échelle, raconte sa mère endeuillée, Vronique Millot.
Elle est aujourd’hui porte-parole du Stop la mort au travail(Stop à la mort au travail) Collectif, regroupement de membres de familles dont des proches sont décédés suite à des accidents du travail.
L’employeur de son fils a été condamné à36 mois de prisondont 18 ont été suspendus, pour avoir enfreint les règles de sécurité en juin 2023. Mais le patron d’Albans a fait appel de la décision et sa famille attend désormais le prononcé de la sentence définitive, prévue pour le 22 mai.
« Le travail est censé être quelque chose d’épanouissant. Nous étions fiers que notre fils ait trouvé un travail et devienne indépendant. Nous n’avions jamais imaginé que cela puisse lui coûter la vie, déplore Vronique, la gorge nouée. Il y avait des signes avant-coureurs. Quelqu’un était parti. l’entreprise parce qu’ils avaient peur de travailler dans ces conditions et avaient alerté l’inspection du travail à plusieurs reprises par courrier électronique. L’inspection a répondu en disant qu’elle irait vérifier mais que, parce qu’elle était débordée, elle ne pourrait pas le faire avant le 7 mars. est décédé le 10 mars », explique Vronique.
Syndicats de travailleurscritique souventle manque d’inspecteurs du travail. Selon les chiffres des syndicats, la France compte moins d’un inspecteur pour 10 000 salariés et le gouvernement peine à recruter de nouvelles recrues.
Une dégradation des conditions générales de travail
Pour Daubas-Letourneux, il est impératif de procéder à des contrôles de sécurité et de sanctionner les employeurs qui mettent leurs travailleurs en danger. Mais le sociologue explique que l’ampleur des décès liés au travail peut aussi être liée à une dégradation systémique des conditions de travail, largement documentée par le ministère français du Travail.
Des enquêtes ont montré que les conditions de travail sont devenues plus difficiles, quel que soit le secteur, et que le rythme de travail s’est intensifié, explique-t-elle. Les emplois d’aujourd’hui sont caractérisés par des situations d’urgence et un manque de personnel, qui ne sont ni l’un ni l’autre propices à un environnement de travail sain.
Dans de nombreux cas de décès liés au travail, nous avons constaté que l’externalisation et la sous-traitance jouaient un rôle, notamment lorsqu’il s’agissait de chantiers, ajoute Daubas-Letourneux.
Lpine est d’accord. Parfois, quatre, cinq, voire six entreprises différentes sont impliquées, dit-il, décrivant un effet domino dans lequel les risques atterrissent souvent sur les plus petites entreprises, celles qui ont le moins de ressources, qui ont souvent le personnel le plus précaire et le moins formé.
Certaines entreprises souhaitent également réduire leurs coûts, explique-t-il, ce qui augmente le risque d’accidents du travail, car elles réduisent souvent la sécurité.
Augmentation des accidents mortels chez les jeunes travailleurs
En France, les jeunes travailleurs sont les plus touchés par les décès liés au travail. Le nombre de personnes de moins de 25 ans décédées au travail a augmenté de 19 pour cent entre 2019 et 2022, selon l’Office national d’assurance maladie. C’est une mise en garde très forte sur les conditions de travail dangereuses auxquelles sont exposés les jeunes, déplore Daubas-Letourneux.
En raison de contraintes de temps, les jeunes travailleurs sous contrat temporaire ou à durée déterminée peuvent se retrouver confrontés à des situations de travail dangereuses avec peu ou pas de formation ou de soutien, ajoute-t-elle.
A l’heure où le gouvernement français encourage les jeunes àprendre des contrats d’apprentissage, la hausse des accidents mortels chez les jeunes travailleurs suscite des inquiétudes. Certains employeurs agissent équitablement tandis que d’autres emploient de jeunes travailleurs pour du travail bon marché ou non rémunéré. Les apprentis ne doivent pas être mis au travail sans une surveillance attentive, prévient la Lpine.
La France, leader des décès liés au travail dans l’UE
Selon la Mutuelle sociale agricole française, les nouvelles recrues, les intérimaires et les travailleurs indépendants en provenance d’autres pays de l’UE sontles plus à risquede décès liés au travail. Et la France compte le plus grand nombre de décès au travail au sein de l’UE, avec4,45 décès pour 100 000personnes employées, selon la Commission européenne.
Lpine souligne également que les travailleurs indépendants des auto-entrepreneurs en France ne sont pas comptabilisés dans les données.
L’auteur et enseignant a été particulièrement ébranlé par deux cas en particulier. En 2019, Michel Brahim est décédé après une chute de 18 mètres alors qu’il nettoyait les gouttières du toit de la préfecture de police de Versailles. Il avait 68 ans. Brahim travaillait pour compléter ses 700 € de revenus de retraite, soupire Lpine. Le deuxième cas survient quelques jours plus tard, lorsque Franck Page, 19 ans, est renversé par un camion en banlieue bordelaise. Le jeune chauffeur-livreur apportait à un client son repas Uber Eats. Il a été le premier chauffeur-livreur à mourir au travail, dit-il.
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Dans la plupart des cas, les décès liés au travail surviennent au début d’un nouveau contrat. Quand Alban est décédé, il n’était en poste que depuis trois semaines. Il était toujours en probation, raconte sa mère, Vronique.
Après la mort de son fils, Vronique s’est sentie très seule. Peu ou pas d’informations nous ont été données sur la manière de procéder, admet-elle. Nous avons immédiatement porté plainte, mais nous sommes restés dans l’ignorance. Aucune organisation dédiée aux décès liés au travail n’existe en France, et il existe peu ou pas de soutien psychologique.
Elle reconnaît cependant quelques victoires, comme celle d’être invitée à parler de son cas au ministère français du Travail ou au Parlement européen. Le collectif de soutien aux familles endeuillées auquel elle a adhéré a également publié en juin 2023 un décret qui oblige désormais les employeurs français à informer l’inspection du travail dans les douze heures en cas de décès professionnel.
Cet article a été traduit de l’original en français.