L’avenir du nucléaire en Europe : un choc entre la France et l’Allemagne
Le rôle de l’énergie nucléaire dans la transition européenne des combustibles fossiles a longtemps été un point litigieux entre la France et l’Allemagne. Alors que l’Allemagne a pris la décision de sortir progressivement de l’énergie nucléaire en 2000 et a achevé sa sortie du nucléaire en avril 2023, la France a la part la plus élevée d’énergie nucléaire dans son mix énergétique et s’est engagée à construire de nouveaux réacteurs pour atteindre les objectifs climatiques européens.
Malgré les différences de stratégie énergétique, la France et l’Allemagne ont discrètement échangé de l’électricité sans remettre en cause sa source. Cependant, la crise énergétique européenne de 2022 et la nécessité d’atteindre les objectifs de durabilité du Green Deal de l’UE ont placé le différend sur l’énergie nucléaire au premier plan. Ce différend a des implications majeures pour la politique énergétique et climatique de l’UE dans son ensemble.
Dans un effort conjoint, le think tank français IDDRI et l’Allemande Agora Energiewende ont mené une étude en 2018 pour comprendre comment l’énergie nucléaire influencera la transformation des systèmes énergétiques dans les deux pays. Ils ont constaté que si une part élevée de la capacité du charbon ou du nucléaire reste en ligne, cela retardera le moment où l’énergie renouvelable pourra couvrir les coûts de production. L’exportation d’électricité excédentaire à partir de centrales conventionnelles entrave également les investissements dans les énergies renouvelables à l’étranger. Le rapport conclut que la réduction progressive des capacités conventionnelles est essentielle pour éviter les actifs bloqués.
Cependant, Xavier Moreno, président du groupe de réflexion français Ecological Realities and Energy Mix Study Circle, estime que l’accent devrait être mis sur la transition des énergies à base de carbone, plutôt que sur les seuls aspects techniques. Il soutient que les plans de l’Allemagne pour remplacer le charbon par le gaz ne remplissent pas cet objectif et qu’une approche entièrement renouvelable est compliquée par le manque de technologies viables de stockage de l’électricité.
Moreno insiste également sur la fiabilité de l’énergie nucléaire. Malgré des arrêts ponctuels pour maintenance, il précise que la France a rapidement remédié à d’éventuels dysfonctionnements et souligne la nécessité d’une surcapacité nucléaire en secours. Cependant, l’enjeu est de faire en sorte que la filière nucléaire française soit pleinement restaurée d’ici 30 ans pour conserver son leadership technologique.
Depuis l’analyse des risques liés aux actifs bloqués, l’Allemagne a amorcé sa sortie progressive de l’électricité au charbon, alors qu’aucun calendrier fixe n’a été fixé pour mettre fin à l’utilisation du gaz naturel. En revanche, le nucléaire, qui n’émet pas directement de carbone, permet à la France d’avoir de faibles émissions par habitant. Cette absence de limites aux investissements nucléaires signifie que les investissements de décarbonation ne conduisent pas nécessairement à une expansion des énergies renouvelables.
Le désaccord entre la France et l’Allemagne sur l’avenir du nucléaire en Europe soulève des inquiétudes quant à la capacité de l’Europe à atteindre ses objectifs de décarbonation si un accord ne peut être trouvé. Le résultat façonnera le développement du réseau, des marchés, des politiques et des budgets européens. Alors qu’une Europe légère et lourde en énergies renouvelables sera très différente d’une Europe où l’énergie nucléaire joue un rôle important, trouver un équilibre entre les deux est crucial pour la transition énergétique du continent.