« J’en avais marre du foot pro »/France/Lupinu/SOFOOT.com – US Sports

De 2013 à 2016, le SC Bastia a joué de nombreux matches avec un secteur défensif composé de cinq Corses : Cioni, Squillaci, Modesto, Cahuzac et, sur le flanc gauche, Julian Palmieri. Si ses quatre coéquipiers ont rangé leurs crampons, le latéral vient de signer avec le FC Lupinu, club de Régional 3 fondé en 2020. Pour quoi faire ? Participer au développement d’un grand club populaire, à une époque où le Sporting n’en serait plus tout à fait un. C’est du moins ce qu’explique l’intéressé dans les tribunes du stade Erbajolo, au sud de Bastia, accompagné du président Loc Capretti. Et un peu trop de moustiques.

Qu’avez-vous ressenti lorsque Yannick Cahuzac a annoncé la fin de sa carrière en mai dernier ?
Cela m’a fait me sentir bizarre. Je pense qu’il ne voulait pas trop faire la saison. Mais, avec son âme de leader, je pense qu’il aurait pu faire encore un an. Comme beaucoup, j’ai été un peu surpris, car je l’ai vu finir au Sporting, mais ce n’est plus la politique du club. Ils veulent tourner la page des anciens. C’est comme ça. Tant pis pour eux. Désormais, Cahu est le tampon entre le staff et les joueurs à Lens, un club super familial, qui correspond très bien à ses valeurs. Je suis content pour lui. Il est d’une bienveillance très rare dans ce milieu. Les gens peuvent comprendre que, tout au long de sa carrière, ils aient eu une mauvaise image de lui.

Vous avez quitté le Sporting pour Lille en 2016. Pourquoi n’êtes-vous jamais revenu ?
On parlera clair : quand je quitterai Lille (31 août 2017, NDLR), je gagne 80 000 euros par mois. Je résilie et accepte de revenir au Sporting, alors en Ligue 2, pour 15 000 euros par mois. Dans l’idée, tout le monde devait rester. Jean-Louis (Leca)Cahu, Toto (Squillaci). Si tout se passait bien, nous reviendrions assez rapidement. Malheureusement, les dirigeants – ces génies – nous ont menti. Les dettes dépassaient largement les 5 millions et nous avons été rétrogradés en L3. On m’a demandé si je voulais rester. J’ai dit que je pouvais signer en tant qu’amateur pour aider. Ma mère venait de mourir. J’avais refusé Caen. Mais je n’ai pas garanti de rester toute l’année. Les impôts vous prennent sur l’année précédente. Si je passais de 80 000 à 2 000 euros par mois, j’allais être démantelé. Je n’aurais pas pu payer. J’allais avoir mon chômage et je ne voulais pas de salaire. Le Sporting a dit qu’ils ne pouvaient rien me payer. Alors j’ai dit: Écoute, je trouverai encore un an ou deux avec un bon petit salaire pour finir de payer mes impôts et une fois que tout sera payé, je viendrai en amateur. Il y a des clubs de Ligue 1 qui m’appellent. Je ne voulais pas vraiment, mais Fred Hantz était à Metz et m’a convaincu. J’ai dit à Ferrandi (Claude par son prénom, alors nouveau président du Sporting, ndlr) que j’allais y aller. Nous nous sommes serré la main.

Je suis venu jouer au Sporting pour zéro euro. Puis Chabert a dit : Nous n’avons pas besoin d’anciens, et encore moins de lui. Ils venaient de faire deux ascensions de suite et ils se croyaient les rois du pétrole…

J’ai fait mon année à Metz, puis à Gaz. Ça ne s’est pas bien passé, car je me suis disputé avec Della Maggiore, qui se prend pour quelqu’un d’autre. Il s’est pris pour Jos Mourinho, mais au final, il a fait comme toujours : il a merdé. De toute façon, j’avais fini de payer mes impôts et j’ai dit à Ferrandi que je reviendrais la saison suivante. L’entraîneur était (Matthieu) Chabert. Ferrandi m’a dit qu’il ne savait plus, que la politique avait changé. J’avais 32 ans ! Il m’a dit qu’ils allaient y réfléchir. Je suis retourné à Bastia et je suis revenu vers lui. Il m’a dit qu’ils n’avaient pas les finances. Je lui ai dit : Mais je ne vous parle pas d’argent ! Je viens jouer gratuitement ! Je suis venu jouer pour zéro euros. Chabert dit alors : Nous n’avons pas besoin d’anciens, encore moins de lui. Ils venaient de faire deux ascensions de suite et ils se croyaient les rois du pétrole… Quand on voit ce que fait François Modesto (directeur sportif de Monza, en Serie A, ndlr)ce que fait Lorenzi (Grgory, directeur sportif de Brest, NDLR), qui vient de signer Slimani. Quand tu vois on a Landreau et Rothen… On aurait pu aider. Nous l’avons voulu. Mais ils n’ont jamais fait appel à nous. Parce qu’ils savent que, contrairement à eux, nous connaissons le football. Et peut-être ferions-nous les choses différemment.

Ta dernière saison pro, c’était en 2018-2019 au GFC Ajaccio. Qu’avez-vous fait entre temps ?
J’ai eu un petit creux pendant deux ans. J’étais fatigué de tout ce qui se passait autour du football. Je savais que c’était la fin de ma carrière et je n’avais pas pleuré ma mère. Tout d’un coup, c’était un coup derrière la casquette. J’avais besoin de couper. Ma belle-fille voulait retourner à Bastia, alors nous sommes revenus. Nous habitons Cardo, au-dessus de Bastia. Un village sympathique avec une belle place, une église, deux très bons petits restaurants. Nous avons deux chiens. J’aime être un peu en retrait. Je ne vois pas grand monde. Ça me va. Les grandes villes, le stress, la foule et tout ce qui se passe, ça ne m’intéresse pas trop. Je suis né à Lyon, mais je suis arrivé à Bastia à 13 ans. C’est ma ville. J’ai été élevé à Bastia. Mon père est de Bastia. Ma mère aussi, mes grands-parents aussi. Mes enfants aussi. Il était logique pour moi de rester ici.

De l’extérieur, Gaz m’a rappelé le Sporting dix ans plus tôt. Cela m’a attiré. Mais pas du tout. C’est un club qui n’a jamais grandi et ne grandira jamais.

Vous avez également vécu à Crotone, Istres, Paris, Lille et Metz. Qu’est-ce que Bastia a que ces endroits n’ont pas ?
J’ai grandi en aimant la ville de Bastia et le club. Maintenant je peux le dire : quand j’ai signé à Lille, j’ai eu mes premières crises d’angoisse. A 30 ans. Parce que j’avais laissé quelque chose auquel j’étais viscéralement attaché. Ce que j’ai ressenti à Bastia, je ne l’ai ressenti nulle part ailleurs. Quand tu joues pour ce club, dans ce stade, tu sais qu’il y a un passé. Je ressens beaucoup ces choses. Vous ressentez une ferveur, quelque chose qui vous oblige à jouer avec votre cœur. Et c’est quelque chose que je n’ai ressenti nulle part ailleurs. Malheureusement.

Vous n’avez pas ressenti ça au stade Pierre-Mauroy ?
(Il rit.) Non ! C’est une ferveur particulière. Je ne pouvais trouver ces sentiments nulle part. Pas même à Ajaccio. Cependant, quand j’ai signé pour Gaz, c’était pour ça. De l’extérieur, Gaz m’a rappelé le Sporting dix ans plus tôt. Cela m’a attiré. Mais pas du tout. C’est un club qui n’a jamais grandi et ne grandira jamais. C’est aussi ce qui m’a fait arrêter. Il n’y avait aucune ambition.

Tu vas avoir 36 ans et tu travailles avec Alexandre Ruiz sur Free. Pourquoi signer dans un club de Régional 3 créé il y a seulement deux ans ?
Parce que le FC Lupinu va très bien avec ma philosophie. Je ne veux pas cracher dans la soupe, mais certaines choses que j’observe dans le football moderne me dérangent. La nouvelle génération, par exemple, qui se croit déjà arrivée. Vous voyez les gars jouer, on dirait qu’ils ont 600 matchs de Ligue 1, alors qu’ils ont une demi-saison de Ligue 2. Au niveau des clubs, j’en avais marre du football pro. A Bastia, le bling-bling, les strass, les paillettes, ce ne sont pas les choses qu’on préfère. Ce qui nous caractérise, c’est le football populaire. La ferveur. Et le FC Lupinu, c’est tout. Il y a plusieurs générations là-bas. Il est dirigé par des gens intelligents, la tête sur les épaules. Loc m’a donné rendez-vous à la Flûte enchantée, la boulangerie du cousin de ma femme, où les chefs se réunissent habituellement. Il m’a offert un café ! J’ai été plus que correct dans mes négociations de contrat, je crois…

Le FC Lupinu est dirigé par des gens intelligents, la tête sur les épaules. Loc m’a donné rendez-vous à la Flûte enchantée, la boulangerie du cousin de ma femme, où les chefs se réunissent habituellement. Il m’a offert un café !

Qu’est-ce que le football populaire pour vous ?
C’est un football dans lequel on ne se prend pas pour un autre. Où nous savons d’où nous venons. Et où il y a une vraie passion. Le football populaire rassemble les gens et rassemble des gens qui, autrement, ne se seraient peut-être pas rencontrés. Il y a plusieurs origines et toutes les cultures. Aujourd’hui, au FC Lupinu, nous ne faisons qu’un. Nous sommes ambitieux, mais avec modestie.

Sportivement, que vise Lupinu cette année ?
Julien Palmieri : Loc, allez-y, répondez !
Loc Capretti (président du FC Lupinu) : Depuis la mort du CAB (qui a fusionné avec le FC Borgo, ville de banlieue, pour devenir le FC Bastia-Borgo, ndlr), il n’y a plus de club amateur à Bastia. Le Bastia Shooting Star a été absorbé par AJ Biguglia, une commune au sud de Bastia. L’objectif est de se structurer et de gravir les échelons le plus rapidement possible. Car il y a un créneau à prendre. Bastia est une ville de football sans club amateur ! Tous les fondateurs du club sont issus de quartiers défavorisés, mais ont tous réussi. Nous voulons qu’il soit un vecteur de lien social pour les jeunes du quartier.
Julien Palmieri : Alors. Petit à petit, ces clubs ont été absorbés. C’est le foot…

Capitaliste?

Alors ! Et un petit chichi-pompon. François Modesto fait également partie du club. Nous souhaitons que ce quartier soit reconnu à sa juste valeur. Si on peut aider les jeunes par le football et les accompagner sur le côté, ce serait l’idéal.

Je ne suis pas d’accord avec ce que devient le Sporting. Ça devrait être un club comme Lupinu, avec une ferveur différente, un club un peu particulier. Les dirigeants ont décidé d’assainir un sacré club.

Est-ce aussi parce que le Sporting ne voulait pas vous intégrer que Modesto et vous vous retrouvez à Lupinu ?
Là, si le Sporting m’appelle, je ne reviens pas. Je ne suis pas d’accord avec ce que devient le club. Ça devrait être un club comme Lupinu, avec une ferveur différente, un club un peu particulier. Les dirigeants ont décidé d’assainir un sacré club.

D’une part, le Sporting que vous souhaitez est-il adapté au monde du football d’aujourd’hui ?
Vous pouvez avoir un côté un peu chaud sans être trop chaud. Quand on était en Ligue 1, il y avait des choses très chaudes, c’était très tendu, mais c’est passé.

Jusqu’à ce que ça n’arrive plus, n’est-ce pas ?
Il y a un juste milieu à trouver. Alors que les dirigeants font du Sporting Club de Bastia un club ordinaire. Dans la structure, notamment. Ce qui a fait la force du Sporting, ce sont les joueurs locaux. Les Bastiens. Aujourd’hui, les dirigeants ne veulent pas ça et changent la mentalité du club. Le sport perd de sa splendeur.

Comment décririez-vous Lupinu à quelqu’un qui ne le sait pas ?
C’est un quartier au sud de Bastia où l’on trouve de tout. Des gens de tous horizons. Des vieux, des jeunes, des musulmans, des chrétiens… C’est de grands immeubles, des tours, mais c’est comme un grand lotissement. Vous pourriez penser que c’est un gâchis, mais rien ne se passe. Surtout si l’on compare avec certains quartiers du Continent. Jusqu’à mes 12 ans et demi, j’ai grandi à Bron, puis à Saint-Priest (deux villes de la métropole lyonnaise, ndlr). Quand on parle de quartiers chauds, je sais de quoi je parle. Mais que ce soit en France, aux Etats-Unis ou en Corse, c’est dans les quartiers qu’il y a le plus de morts de faim. C’est comme ça. Les gens veulent s’en sortir et ont plus faim que tout le monde. Moi, c’était pareil. Il fallait être plus fort que tout le monde pour y arriver. Parce que nous partions de plus loin.

Propos recueillis par Thomas Andrei, à Bastia
Photos : Louis Maurel et Iconsport.

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