« Il manquait – mais il savait qu’il devait travailler »: comment Saliba s’est forgé en France
En liant William Saliba à un nouveau contrat, Arsenal a sans doute assuré l’avenir de l’un des meilleurs demi-centres d’Angleterre. Mais c’est un lecteur made in France.
Au moment où Saliba a fait ses débuts en compétition à Arsenal à 21 ans, il avait déjà joué pour trois clubs de Ligue 1 Saint-Etienne, Nice et Marseille. Chacun était crucial pour son développement.
Le scout Ludovic Paradinas a vu Saliba pour la première fois alors qu’il n’avait que neuf ans. Il n’a pas fait l’impression immédiate à laquelle on pourrait s’attendre. J’étais à Bondy en train de regarder un match sur un terrain synthétique, raconte Paradinas L’athlétisme. C’était un samedi après-midi, et William à ce moment précis jouait en tant qu’attaquant. Le garçon était déjà fort et physiquement doué, mais n’avait pas la qualité technique d’un jeune attaquant.
Jouer en haut du terrain signifiait que pendant un certain temps, Saliba était un secret non découvert. Typiquement en France, les joueurs prometteurs sont identifiés à l’âge de 12 ou 13 ans. Saliba avait 14 ans avant que Paradinas ne le recommande à Saint-Etienne. C’est parce qu’il a joué plus en avant quand il était plus jeune, explique Philippe Guillemet, qui a été directeur du centre académique de Saint-Etienne entre 2017 et 2021. C’est ce qui a trompé les recruteurs dans toute la France.
Paradinas a de nouveau regardé Saliba à Bondy au niveau U-13, mais n’est pas convaincu de son potentiel en tant qu’attaquant. Puis, en fin de saison, j’ai reçu un appel d’Abdelaziz Kaddour, responsable technique au FC Montfermeil, me demandant de venir voir son nouveau défenseur central, raconte Paradinas. C’était Guillaume. Il avait changé de club et de poste !
Je l’ai observé pour évaluer son profil défensif. Il dégageait déjà cette force, cette puissance, et il avait aussi cette qualité technique qui lui permettait de trouver de très belles passes verticales ou de tenter ses fantastiques galops sur le terrain.
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Paradinas décide d’emmener Saliba en essai à Saint-Etienne. Ils se sont rendus dans l’ancienne cité minière en train, accompagnés de deux autres jeunes footballeurs dont Saidou Sow, désormais membre de l’équipe première de Saint-Etienne.
Je les ai récupérés à la gare, raconte l’ancien académie Guillemet L’athlétisme. Nous avions l’habitude de donner des maillots stéphanois aux jeunes joueurs qui venaient en essai. J’ai mis leurs bagages dans le coffre et j’ai donné à chacun de ces garçons, dont William, une chemise. Nous sommes allés au terrain d’entraînement et il a fait son premier essai. Immédiatement, nous avons adoré le joueur.
Il avait déjà des qualités athlétiques. Il n’était pas très doué pour diriger le ballon, mais il est assez rapide pour un grand gars, et il lit bien le jeu par anticipation, intelligence du jeu.
Il n’a pas peur de jouer. Il est toujours dans le jeu. Il peut recevoir un ballon difficile mais il parvient toujours à trouver un coéquipier avec une passe, où qu’il se trouve sur le terrain. C’est avant tout parce qu’il a de la technique, et un très bon état d’esprit.
C’est un gamin qui est sérieux, qui comprend, qui a toujours tout fait pour réussir en professionnel. Depuis le jour où il s’est présenté à Saint-Etienne, il a toujours eu le bon comportement. C’est si simple.
Saliba, qui était déjà grand pour son âge, a fait forte impression au club. Il était le grand frère de tout le monde, dit Guillemet. Alors il dominait tout le monde.
A cette époque, il vivait dans une situation familiale compliquée car l’un de ses proches était malade, explique le scout Paradinas. Nous ne voulions qu’une chose, c’était de l’aider et de l’aimer. Et il nous l’a rendu avec un comportement exemplaire sur le terrain. Dans la vie de tous les jours, il était gentil, mais dès qu’il est entré sur le terrain, c’était un tout autre homme, combatif et déterminé.
Fondamentalement, Saliba s’est senti chez lui à Saint-Etienne. Même lorsqu’il est diplômé de la première équipe, il vivait toujours dans les logements de l’académie du complexe du terrain d’entraînement des clubs.
Il avait signé son contrat pro, mais dormait au centre de formation, raconte Guillemet. Pourquoi? Parce qu’il ne se sentait pas capable d’assumer la responsabilité de sa nutrition. Au centre de formation, il avait préparé des repas, que nous pouvions continuer à surveiller.
Il avait son ancienne chambre mais acheta une grande télé, qu’il plaça au pied du lit, puisqu’il en avait les moyens. Et puis il a mené une vie de sieste idéale. Il y a tout fait, ce qui lui a permis de mener à bien sa carrière passionnante.
Et c’était bien pour nous. S’il y avait quelqu’un qui se conduisait mal dans le centre d’entraînement et qu’il avait besoin d’avoir un petit mot, il le ferait. Il a cette présence, et il a réussi à tempérer toutes ces choses. William a calmé les gens qui étaient un peu contrariés ou qui faisaient des erreurs.
Si Saliba est passé en équipe première à 17 ans, beaucoup de ses amis sont restés dans les équipes de l’académie de Saint-Etienne. En 2019, le club a atteint la Coupe Gambardella, l’équivalent de la FA Youth Cup d’Angleterre. Saliba avait joué dans les tours précédents mais n’était pas disponible pour la finale en raison de son implication avec la première équipe.
Mais il était avec eux mentalement, et leur a envoyé des messages pendant le tournoi, raconte Guillemet. Quand nous avons gagné la finale, c’était le plus beau jour de ma vie. C’était au Stade de France, ça fait pomper le sang.
Le lendemain, l’équipe des jeunes a été amenée au stade Geoffroy-Guichard pour apparaître sur le terrain à temps plein, même si l’équipe senior avait un match important contre Toulouse ce jour-là.
Si les pros gagnaient, on pourrait faire la fête, dit Guillemet. Mais sinon, nous ne pourrions pas vraiment célébrer. Eh bien, nous avons gagné 2-0, et les jeunes et les pros ont célébré ensemble, et les fans les ont accueillis. C’était une merveilleuse journée.
William était là avec les professionnels et ses amis. Quelqu’un lui tapa sur la tête et lui fit tenir la tasse. Voici le message qu’ils lui ont envoyé : Vous ne pouviez pas être avec nous parce que vous êtes avec les professionnels, mais nous vous en sommes reconnaissants.
Saliba espérait connaître son propre succès en coupe lorsque Saint-Etienne a atteint la finale de la Coupe de France en 2020. Le match a été retardé en raison de la pandémie de COVID-19, et Arsenal n’a pas accepté de prolonger l’accord de prêt et de lui permettre de jouer.
C’était terrible, dit Guillemet. C’était un grand moment pour lui mais c’était le choix du club.
Quand j’ai regardé William à Saint-Etienne, on voyait qu’il avait beaucoup de talent. Mais maintenant c’est beaucoup plus fort physiquement, il est meilleur, plus fort, et dans sa tête aussi. Il est plus mature. Et il est plutôt heureux en Angleterre maintenant.
Ceux d’entre nous en France qui l’ont côtoyé et l’ont vu évoluer ont été surpris quand Arsenal n’a pas voulu le jouer. Il est resté un an à Saint-Etienne, donc on s’est dit qu’il allait être prêt pour Arsenal. Il n’a pas joué et il a été prêté à Nice puis à Marseille.
Mais il n’a pas baissé la tête. Il a montré qu’il pouvait jouer pour un grand club comme Arsenal.
Adrian Ursea a du pedigree dans la formation de jeunes demi-centres potentiels pour Arsenal. Il a eu deux passages avec l’équipe suisse du Servette, et pendant sa première période là-bas, il a passé beaucoup de temps à faire du travail individuel avec un adolescent Philippe Senderos.
Il était l’entraîneur adjoint de Lucien Favre, qui m’a donné ma chance à 16 ans, raconte Senderos L’athlétisme. Nous avions l’habitude de faire des séances d’entraînement individuelles supplémentaires pendant quelques années avant de déménager à Arsenal.
Ursea a suivi Favre à Nice avant de devenir l’assistante de Patrick Vieira. Lorsque l’ancien capitaine d’Arsenal a été limogé en décembre 2020, Ursea a été installé en tant que nouveau manager de Nice jusqu’à la fin de la saison. Leur priorité était de s’améliorer en défense.
Julien Fournier, le directeur du football, a suggéré le nom de William, précise Ursea. Le problème qu’on a eu, c’est qu’il avait très, très peu joué avec Arsenal. Nous n’avions pas beaucoup de données non plus.
À ce moment-là, Saliba n’était pas inscrit dans l’équipe d’Arsenal en Ligue Europa et n’obtenait aucune minute de Premier League. Le plus proche qu’il est venu à la compétition d’élite a été quelques échappées avec les moins de 21 ans d’Arsenal dans le trophée EFL. Ursea dit : La question que nous nous sommes posée était : Pourrait-il atteindre le niveau et le rythme ? Sera-t-il opérationnel immédiatement ?.
Ursea s’est entretenu avec Julien Sable, un entraîneur qui avait travaillé avec Saliba à Saint-Etienne, et il a été catégorique dans ses éloges. Nous n’avions pas beaucoup d’informations, mais tout ce que j’ai vu en termes de développement et de potentiel, ce sont des superlatifs.
Saliba a rejoint Nice en prêt le 4 janvier 2021. Deux jours plus tard, il débutait un match de Ligue 1 face à Brest.
Trois heures avant le match, je ne savais pas si je pouvais le faire démarrer parce qu’il n’était pas encore inscrit, dit Ursea. J’ai eu la confirmation juste avant le match. Il avait fait, tout au plus, deux entraînements avec nous.
J’avais vu la vidéo des matchs qu’il avait disputés avec l’équipe réserve d’Arsenal, jouant en tant que défenseur central gauche dans un dos à quatre. J’avais les informations qu’on avait eues de Saint-Etienne, le rapport de son médecin, et c’était tout.
Les informations que nous avions nous ont rassurés. Il y avait encore des craintes sur ce qu’il pouvait donner physiquement mais on avait besoin d’un défenseur central pour stabiliser la défense. Et même si nous avons perdu le match (2-0), William dégageait une telle personnalité. J’ai été conquis.
À la fin de la fenêtre, Ursea et Nice avaient ajouté la signature du prêt de Jean-Clair Todibo de Barcelone. Todibo et Saliba ont permis à Ursea de passer à quatre arrière et l’équipe a terminé en milieu de tableau.
J’ai découvert un garçon qui était vraiment, vraiment intéressant, dit Ursea. Le peu de temps passé en Angleterre à naviguer entre l’équipe première et la réserve l’a fait passer au niveau supérieur en termes de mentalité. L’information que nous avions était qu’en matière d’entraînement, Saint-Etienne était un peu cosy cosy.
Avec nous, on a découvert quelqu’un qui s’entraînait vraiment bien. Cette période difficile en Angleterre lui a permis de faire la transition, de faire un grand saut au niveau de l’approche du métier, de la manière de se préparer, de la manière de récupérer, de la manière dont il fallait aborder la vie par rapport aux matches.
Après quatre ou cinq matchs, j’ai eu une discussion avec mon staff. J’ai dit alors que je pensais qu’il allait très vite rejoindre l’équipe de France et s’intégrer dans un grand club européen. Il reviendrait à Arsenal en tant que titulaire ou rejoindrait une équipe de haut niveau ailleurs. J’ai vu un gros, gros, gros potentiel.
Comme il l’avait fait avec Senderos une décennie plus tôt, Ursea a passé du temps sur le terrain d’entraînement pour perfectionner le jeu de Salibas.
Nous avons beaucoup travaillé, explique-t-il. On a parlé de tout, ce n’est pas sorcier : quand il faut s’entraîner des mouvements techniques, des petits pas de coordination, du jeu de jambes, des choses qui ont surtout des répercussions sur son niveau technique dans les petits espaces par exemple sous pression. Nous devions améliorer cela, mais il a travaillé dur.
Ursea était aussi impressionnée par Saliba hors du terrain que sur celui-ci. Il est vraiment très calme, dit-il. J’ai trouvé un garçon qui était très mature pour son âge. Ce n’est pas quelqu’un d’extraverti, mais sur le terrain, il s’exprime et se responsabilise.
Il est maître de tout ce qu’il veut faire.
L’année de Saliba à Marseille a été la dernière étape pour le préparer à Arsenal.
C’était presque plus que ça : il adorait le club, l’ambiance, la ville. Il se sentait membre du club comme il ne l’avait jamais fait dans le nord de Londres. Si Arsenal avait montré sa volonté de le vendre, cela aurait été sa destination de choix.
Il aimait Marseille, dit Guillemet. Ce fut une année fantastique.
S’adressant à des personnes proches de lui, il avait des doutes sur Arsenal car il y avait des problèmes entre lui et l’entraîneur. Maintenant, il est heureux à Londres.
Après une autre saison exceptionnelle en France, Ursea ne doutait pas que Saliba ait la capacité de jouer pour Arsenal.
Quand il est revenu à Arsenal l’été dernier, je lui ai envoyé un petit message, raconte-t-il. Surtout après l’année qu’il a passée à Marseille, je ne m’inquiétais pas, j’étais à peu près sûr qu’il prendrait une place de titulaire.
Le temps de Saliba sous Jorge Sampaoli à Marseille l’a vu passer d’un garçon à un homme. Cela l’a endurci physiquement et psychologiquement. À son retour à Londres Colney, le personnel d’Arsenal a été surpris par la grande différence avec le joueur sur lequel ils avaient jeté les yeux dubitatifs à l’été 2020.
Il a fait d’énormes progrès à Marseille, notamment sur le plan mental, raconte Ursea. Il avait quelques points qui lui manquaient et qui devaient être corrigés, et il a compris qu’il devait travailler pour y parvenir.
Je suis très content pour lui car c’est une personne très, très gentille. Nous l’aimons.
(Photo du haut : David Price/Arsenal FC via Getty Images))