Festival d’Avignon : « Maldoror », la pièce de trop de Julien Gosselin ?
De notre envoyé spécial à Avignon,
« Certaines scènes peuvent heurter la sensibilité du public. Niveaux de bruit élevés. Mise à disposition de bouchons d’oreilles. Les bouteilles d’eau et thermos de moins de 50 cl sont autorisés ainsi que les petites collations. Coussins autorisés. »
Comment se préparer à voir une pièce de plus de cinq heures dans la salle la plus prestigieuse du Festival d’Avignon, la Cour d’honneur du Palais des Papes, mais dont les avertissements au public sont vingt fois plus longs que son titre ? Certains ont évidemment tout simplement choisi de ne pas y aller. Lundi 6 juillet, à midi, la situation est rarissime : il reste des places disponibles pour toutes les représentations jusqu’à vendredi… Parmi les présents ce soir, chacun a sa recette pour tenir jusqu’au petit matin :
« Je me suis entraîné l’année dernière en allant voir « La Chaussure de Satin », avec ses sept heures et cinquante minutes », déclare Pierre, la quarantaine, venu de Lille pour voir Se sentir malade dans un t-shirt ocre. Chaussé de baskets aux pieds, Simon, originaire de Liège, en Belgique, lit un livre en faisant la queue pour entrer : « Je travaille dans le milieu du théâtre, j’ai l’habitude de voir de longs spectacles « . Seo-yun, de Séoul, la trentaine, a hâte d’assister enfin à la représentation : » J’ai une bouteille d’eau et un coussin dans mon sac « . Isa, une vingtaine d’années, confie qu’elle vient de » bien mangé avant » avec son amie Maylis, toutes deux originaires d’Aix-en-Provence. » Mais nous nous sommes préparés psychologiquement, car nous avons déjà vu un des précédents spectacles de Julien Gosselin. »
« Maldoror », où « l’art côtoie le mal »
Après Particules élémentaires de Michel Houellebecq en 2013, puis l’adaptation de 2666un roman inachevé de Roberto Bolaño, dans un spectacle de onze heures, en 2016, suivi de Extinctionpièce de cinq heures sur la destruction totale de l’art européen, Gosselin revient donc sur l’écrivain chilien Roberto Bolaño. Se sentir malade se présente comme une pièce où « l’art côtoie le mal « , et où des actrices déclament la poésie et la littérature nazies en Amérique du Sud après le coup d’État militaire au Chili en 1973. Se sentir malade a tout pour faire peur.
La relation de Julien Gosselin avec l’immense Cour d’Honneur du Palais des Papes est particulière. Pour lui, c’est d’abord un lieu qui ne convient absolument pas au théâtre. D’un autre côté, il considère que c’est précisément ce qui le rend parfait pour présenter sa pièce. Enfer, de l’Italien Romeo Castelucci, lui a donné le goût d’investir dans ce lieu mythique du Festival. En 2008, le réalisateur expérimental a transcendé la hauteur du palais avec un alpiniste qui a escaladé le mur à mains nues. Une autre fois, depuis la fenêtre du dernier étage, il a laissé tomber une boule rouge sur la scène. Gosselin, au contraire, nous invite dans les profondeurs de cette Mecque du théâtre. Filmé en direct, un acteur transformé en spéléologue, équipé de sangles, de crochets, de mousquetons et d’un casque, descend par une trappe cachée dans le sol de la scène. La caméra nous emmène au fond d’un puits longtemps resté inexploré. Nous sommes arrivés dans les profondeurs et les tourments de notre existence. La pièce peut commencer.
Une mise en scène mégalomane, sans limites et violente
« Il est devenu féroce, à l’image de ce qu’il lit. » Cette phrase, projetée sur un écran large d’environ quinze mètres et prononcée sous le paysage sonore d’une jungle, sera suivie d’un autre avertissement : « Il n’est pas bon que tout le monde lise les pages suivantes. » Pour cette pièce, Julien Gosselin s’est inspiré des écrits du poète, romancier et nouvelliste chilien Roberto Bolaño (1953-2003) et du poète franco-uruguayen Lautréamont (1846-1870). Ce dernier avait notamment publié Les chants de Maldororun poème énigmatique, écrit comme un collage, autour de Maldoror, personnage misanthrope, cruel et pervers.
Comme toujours chez Gosselin, la mise en scène est mégalomane, sans limites et violente, avec une explosion des moyens déployés sur scène. Violent envers le théâtre, violent envers les histoires à vivre, mais aussi et surtout envers les spectateurs. Nous assistons à une enquête et une mise en scène monumentale des traces visibles et invisibles laissées par la dictature chilienne. La figure du poète est un personnage clé. Pour Bolaño et Gosselin, c’est son imagination qui est à l’origine du mal. Dans Se sentir maladela poésie et la littérature n’adoptent pas une posture de résistance, mais sont intimement liées à la violence et souvent instigatrices du mal. Assis dans les tribunes, nous sommes les spectateurs impuissants de ce jeu cruel montrant avec délectation comment le mal survit, s’adapte, s’entraide, s’entraîne.
Actrices et comédiens plus vrais que nature
Dans la foulée, on parle de « Blitzkrieg » et de « pureté de la race ». Un drapeau avec une croix gammée défile même sur la scène de la Cour d’Honneur. Nous voyons des hommes crucifiés, arrogants ou mourants. Des souvenirs tronqués font surface. Des décennies plus tard, le bébé bercé par Hitler se souvient à peine de ce moment, même s’il fut autrefois vécu comme » le moment le plus heureux de (s)pour la vie ».
Les actrices s’engagent avec nous et l’histoire incarnée avec une justesse incroyable, une virtuosité étonnante et souvent glaciale. Les vidéastes qui tournent autour d’eux projettent chaque détail sur les grands écrans accrochés au mur et placés au milieu de la scène. Chaque cil devient imposant comme un arbre, chaque sourire se lit comme un livre, chaque larme devient une tempête, chaque gémissement se transforme en un monde en ruines.
Leurs voix sont motivées par le volume et les histoires terrifiantes racontées. Tout n’est qu’un cri. Reste à savoir dans quelle mesure nos tympans et nos émotions résisteront… La saturation de l’espace par des effets démultipliés est certes efficace d’une certaine manière, mais apparaît souvent superflue, compte tenu de la présence et de la puissance extraordinaires des actrices.
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Critique face au tourbillon des expressions artistiques
Au coeur de Se sentir malade retrouve un homme aux identités multiples, en fuite depuis des décennies. Seule son idéologie nazie est restée stable. Poète, tueur en série et pilote au service de la dictature chilienne, Carlos Wieder incarne le mal absolu et éternel tout en dessinant des poèmes dans le ciel. L’histoire racontée au théâtre s’appuie sur les interrogatoires d’anciens nazis pour rendre visible toute l’étendue du mal et la banalité de son existence dans tous les pays et dans toutes les langues.
Peut-on critiquer une émission de cinq heures dont on n’a vu que les deux premières heures ? La réponse est dans la question. Et c’est bien celle formulée par Julien Gosselin : d’où vient la fascination du mal ? Pourquoi aborder la violence ? Une réflexion cruciale, à la fois pour les auteurs convoqués, pour le metteur en scène qui en fait la matière première de son art, mais aussi pour le spectateur qui doit se positionner par rapport à l’émergence de sujets violents, mais aussi par rapport aux forces monstrueuses déployées sur scène dont il est le seul destinataire, pour ne pas dire la cible.
Se sentir malade est un maelström de mots, de voix, d’images, de sons, de lumières libérés, voire déchaînés. Ces éléments sont tirés sur les spectateurs comme des balles de mitrailleuse. Le public se retrouve en permanence sur la défensive, face à un réalisateur s’exprimant violemment à travers une tempête sonore permanente, avec des images en mode staccato projetées sans répit sur deux écrans géants, souvent divisés pour renforcer encore l’effet.
Scène de « Maldoror », mise en scène par Julien Gosselin dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes, à l’occasion du 80e Festival d’Avignon.
Quand le spectateur « fait le rang »
Un appareil aussi impressionnant et intelligent que terrifiant et oppressant. Gosselin joue à tous les niveaux, s’exprime sans limites. En revanche, les hommes et les femmes littéralement « revenus au rang », autrement dit les spectateurs, se voient dépossédés de leurs capacités. Saturés jusqu’au point de non-retour, ils sont contraints de suivre le chemin creusé par le réalisateur, désireux de s’assurer que « la forme du théâtre explose littéralement, elle se désintègre « . Quant au spectateur, tel une personne aspergée d’eau bouillonnante, la plupart du temps il ne pense qu’à une chose : survivre.
Le théâtre de Gosselin envahit les sens du public. Le débordement est ce qui le fait exister. Les images soignent la vue, la musique électronique mixée en direct attaque l’ouïe et – à travers le rugissement du son – aussi le toucher. Même l’odorat est stimulé, à travers les fumigènes diffusant leur part d’odeur… A certains moments, la totalité des effets déstabilise encore un autre sens, l’équilibrioception. Ce sens coordonne les impressions et sensations fournies par la vision, l’oreille interne et la sensibilité interne, pour permettre à l’individu de se maintenir et de se déplacer normalement.
Dans Se sentir maladeJulien Gosselin commence à montrer les mécanismes et les fondements du mal absolu. Il invite les nazis en fuite sur le plateau. Les anciens SS et administrateurs de l’extermination des Juifs sont bien implantés dans leurs refuges en Amérique du Sud. Et ils rêvent déjà de créer un camp de concentration idéal pour les ennemis de la dictature, pour pouvoir enfin anéantir toutes les forces et idées opposées et créer un peuple » pur ».
Partir ? Rester ? Souffrir ? Apprécier ?
Bien entendu, cette démonstration théâtrale du mal n’évite pas l’agression. Il y a une déferlante créée sur le plateau pour le public. Les récits d’horreur, les situations de terreur, les tortures pratiquées, envoyés sans scrupules par un nombre incalculable de stimulations et d’effets placent chaque spectateur face à lui-même pour prendre une décision – ou non. Partir ? Rester ? Souffrir ? Apprécier ?
Elsa et Tiphaine, toutes deux âgées d’une vingtaine d’années et aux cheveux joyeusement colorés, sont parties après le premier acte : « Je n’en pouvais plus. Déjà, après la dernière pièce de Julien Gosselin, je me suis juré : plus jamais ». « Avec ses pièces de théâtre de cinq heures et sa musique électronique forte, il terrorise le public pour satisfaire son ego. De plus, le déploiement de la poésie et de la littérature nazie sur grand écran en Amérique du Sud a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. « . Parmi les près de deux mille spectateurs présents dans la Cour d’Honneur, lors de la première pause à minuit, très peu ont tourné le dos à l’exploration du mal de Julien Gosselin. La soixantaine, Marie et Catherine en font partie : » Nous l’aimions vraiment. Même si c’était parfois trop violent, trop agressif, on était ravi de voir le système avec le son, la musique, les acteurs magnifiques, les images agrandies et multipliées. Mais le spectacle arrive bien trop tard. Nous n’étions pas prêts à tenir trois heures de plus ! »