Double féminicide au Portugal : derrière le suspect Cédric Prizzon, l’ombre du masculinisme à l’œuvre au sein des groupes de pères séparés
A droite, l’image du « papa » qui ne supporte pas d’avoir perdu la garde de son fils après la séparation. De l’autre, celle d’un homme qui, pendant des années, ignorant les décisions de justice, a multiplié les recours, insultes et menaces envers son ex-compagne.
Arrêté au Portugal mercredi 25 mars après cinq jours de cavale, Cédric Prizzonoriginaire de l’Aveyron, semble aujourd’hui avoir poussé cette violence jusqu’à son paroxysme. Il est soupçonné d’avoir kidnappé, tué et enterré la mère de son fils, Audrey C., et d’avoir fait de même avec sa compagne actuelle, Angela L. Les corps des deux femmes ont été retrouvés dans un lieu isolé au Portugal, où le suspect est poursuivi notamment pour « homicide aggravé » et « enlèvement ».
Ses deux enfants âgés de 12 ans et demi, qu’il a eu respectivement avec Audrey et Angela, ont été retrouvés sains et saufs et sera remis aux autorités françaises. Dans la voiture de Cédric Prizzon, les autorités ont découvert équipement completdont 17 000 euros en espèces, de faux papiers d’identité et de fausses plaques d’immatriculation, qu’il semble avoir récupérés pour disparaître des radars.
Pourtant, dans les années qui ont précédé le drame, cet ex-policier de 42 ans ne s’est pas fait discret sur les réseaux sociaux, faisant de ses revendications un combat acharné.
Messages haineux sur les réseaux sociaux
Après leur séparation, Audrey C. et Cédric Prizzon se sont d’abord mis d’accord sur la garde partagée de leur fils, mais leur relation est restée très conflictuelle. En 2021, puis en appel en 2024, ils sont tous deux condamnés à six mois de prison pour violences mutuelles.
Par la suite, le parcours judiciaire de l’ex-rugbyiste et ancien policier s’est élargi avec d’autres condamnations. Au printemps 2021, il kidnappe son fils en Espagne avec sa nouvelle compagne, Angela. Intercepté au bout de deux mois, il a écopé de neuf mois de prison, sous surveillance électronique à son domicile. Son droit de garde lui est également retiré, ne lui permettant de voir son fils que deux fois par mois, en présence des services sociaux. Mécontent de cette décision, Cédric Prizzon multiplie les actions, manifestant devant la mairie de sa commune, Vailhourles (Aveyron), alertant les médias.
En décembre 2023, il est de nouveau condamné à 18 mois de prison avec deux ans de probation pour le harcèlement de son ex-compagne sur les réseaux sociaux. En effet, sur Facebook, TikTok et X, l’homme prend la parole et crie à l’injustice. Dans des propos souvent violents, dans des textes ou des vidéos, le quadragénaire étale surtout sa haine envers Audrey C., qu’il qualifie de « folle » et de « criminelle ». A plusieurs reprises, il menace de se substituer à la justice pour obtenir gain de cause.
Le suspect « a dû être plongé dans un contenu extrêmement violent, le diffuser et ça atteste vraiment du danger que cela représente », explique Déborah Rouach, codirectrice de l’Institut du genre en géopolitique, à BFM. « On le voit bien, ce n’est pas seulement sur Internet. »
Des pères séparés qui revendiquent « le monopole de la souffrance »
Sur les réseaux sociaux, il retrouve des oreilles attentives auprès d’autres pères séparés. Dans un post sur le groupe Facebook « Papa en colère » en 2023, récemment supprimé, il affirme que son « ex fou » l’a poignardé à deux reprises au ventre avant d’être « protégé par la corruption du tribunal de Rodez ». Son témoignage lui a valu le soutien de plusieurs hommes qui lui ont apporté leur soutien.
Dans de nombreux groupes similaires, les témoignages de pères séparés ou divorcés affluent et alimentent l’idée d’une justice biaisée favorisant la cause des femmes. Baignés dans des postures victimaires et masculinistes, ces groupes « alimenteront continuellement un discours affirmant que les pères sont lésés par la justice », décrit Stéphanie Lamy, chercheuse, spécialiste de la guerre de l’information et militante féministe.
Pourtant, la réalité est bien différente, selon elle : « La plupart des auteurs de violences conjugales et de contrôle coercitif conservent leurs droits parentaux. L’exception est d’en être privés. »
Dans les groupes concernés, depuis mercredi, presque aucun mot sur le double fémicide. Sous l’une des publications de Cédric Prizzon, supprimée depuis, un internaute soulignait que son message « a mal vieilli » compte tenu des soupçons qui pèsent désormais sur l’ex-policier. En réaction, un autre l’a invité à « ne pas juger trop vite ». « Le système l’a certainement poussé (à) ses limites », a-t-il commenté.
Ce type de réaction n’est pas surprenant, commente Stéphanie Lamy, qui dénonce une « apologie de la violence ». « L’amalgame opéré entre la souffrance masculine et les violences commises suscite nécessairement de la sympathie et de la compréhension à l’égard de l’agressivité masculine. (…) L’appropriation du monopole de la souffrance est donc au cœur des stratégies des militants des pères séparés », écrit-elle dans son ouvrage.
Collectif Lutte
Parmi les convictions tenaces de ces groupes figure l’idée selon laquelle la justice, avec ses nombreux magistrats féminins, est trop « féminisée » pour rendre des décisions impartiales. « Ça m’est déjà arrivé d’entendre, en arrivant à une audience, des pères dire ‘Ah ben c’est foutu, le juge est une femme' », témoigne Me Emilie Chaib, avocate en droit de la famille et droit pénal.
« C’est un sentiment qu’ils peuvent avoir, mais qui n’est pas correct. Le juge ne va pas opérer sur des présomptions liées au genre. Les magistrats sont des professionnels, ils jugeront sur des éléments concrets du dossier et par rapport à l’intérêt de l’enfant », explique l’avocat à BFM.
Ce « manque d’impartialité » qu’ils critiquent dans le système judiciaire « n’était bien entendu pas problématisé lorsque les juges étaient majoritairement des hommes, comme c’était le cas jusqu’à la féminisation de la profession », souligne Édouard Leport, sociologue et auteur de l’ouvrage. Des papas en danger ? Des pères attaquant les droits des femmes.
Face à cette vision de la justice qui leur est défavorable, certains membres de ces groupes de pères séparés s’organisent pour échanger des conseils afin de contourner les mesures d’éloignement prises à leur encontre ou le paiement d’une pension alimentaire, indique Stéphanie Lamy.
« Ils s’inscriront dans une lutte collective. C’est ce qui distingue la simple misogynie, la haine des femmes individuellement, du masculinisme : c’est ce pilier de l’action collective », précise la chercheuse. « Tout cela fait partie d’une violence peut-être en dessous du seuil de la guerre, en amont du fémicide, mais qui n’en reste pas moins une violence domestique, qu’elle soit économique, administrative ou psychologique. »
Quant à l’enfant du couple séparé, pris en étau, il se retrouve souvent utilisé dans des situations de ce type et devient « un levier dans la lutte de pouvoir père-mère », analyse Me Emilie Chaib. « C’est ce qu’on appelle la violence indirecte. Le parent violent va utiliser l’enfant pour atteindre l’autre, souvent pour atteindre la mère, parce qu’il veut lui faire payer de l’avoir quitté. »
Un mouvement né dans les années 1960
Le phénomène n’est cependant pas nouveau et le mouvement des pères séparés constitue même l’une des plus anciennes formes de masculinisme. « Dès la fin des années 1960, les hommes en instance de divorce s’organisent pour, collectivement, faire reculer les progrès en matière de protection des droits de leurs ex-épouses et de leurs enfants », indique Stéphanie Lamy dans La terreur masculiniste.
À mesure que progressent les droits des femmes, ces mouvements perdurent et se développent, prenant la forme de diverses associations et groupes sur les réseaux sociaux. Ils prônent la vision d’une « cellule familiale très genrée, très stéréotypée dans laquelle l’homme est le leader, le responsable », décrypte Déborah Rouach, de l’Institut du genre en géopolitique.
Bientôt, leurs revendications dépassent la question du droit de garde des enfants et s’attaquent plus largement aux avancées sociales et politiques remettant en question la structure familiale traditionnelle.
Ces groupes « étaient particulièrement très actifs lorsqu’il y avait la loi du mariage pour tous », rappelle Déborah Rouach. « Dès qu’on s’attaque à cette vision de la société extrêmement codifiée et qu’on ne place pas les hommes en position de supériorité, les groupes masculinistes s’unissent pour diffuser leur propagande. »
Agir
Pour se faire entendre, certains militants du mouvement des pères séparés lancent des actions et attirent l’attention des médias et des pouvoirs publics. En 2013, plusieurs pères séparés se percher sur des grues d’anciens chantiers navals à Nantes (Loire-Atlantique), exigeant que la garde alternée soit automatiquement imposée à la suite d’une séparation. Pourtant, montre Edouard Leport dans son œuvre Des papas en danger ?Statistiques à l’appui, « si la résidence principale est majoritairement fixée chez la mère c’est qu’elle est majoritairement demandée par les deux parents, contrairement à la résidence alternative, qui est moins demandée (…) ».
Pour Déborah Rouach, ces « groupes extrêmement dangereux » peuvent matérialiser des discours remplis de haine contre les femmes à travers des « actes d’une violence inimaginable », à l’image des soupçons qui pèsent sur Cédric Prizzon.
Plusieurs hommes ont déjà été condamnés pour agir au nom de revendications politiques. En 2009, membre de SOS Papa, Fabrice Devaux est condamné à 6 ans de prison pour avoir planifié l’assassinat de la mère de ses enfants. Il avait proposé à trois reprises 30 000 euros à des tiers pour faire « disparaître » son ex-compagne, avait alors rapporté l’AFP. En 2016, un agriculteur, Bruno Barthet, s’était également terré chez lui, armé, pour dénoncer « l’injustice vécue par les pères séparés », rappelle Stéphanie Lamy dans son livre.
Ce dernier milite également pour que ces faits soient reconnus comme des actes de terrorisme. « Un acte terroriste est la menace ou le recours à la violence contre une cible principale, afin d’atteindre une cible symbolique. » Pourtant, selon elle, Cédric Prizzon a bel et bien voulu imposer sa « loi des pères » à ceux de la République.
Dans un pétition Rassemblant désormais plus de 6 300 signatures, Stéphanie Lamy demande que le Parquet national antiterroriste (Pnat) prenne en charge ce nouveau dossier. « Si le Pnat s’emparait du dossier, cela permettrait aussi de retracer les filières et de s’intéresser au milieu qui l’a radicalisé. »