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Pas une semaine ne se passe sans qu’un cas d’abus sexuel commis par une personnalité publique ou une personne en situation d’autorité ne défraye la chronique en France. La même chose se produit dans d’autres pays européens.
C’est désolant dans une société qui prône le respect, la bienveillance et l’égalité. Les dégâts causés par ces actes ignobles laissent malheureusement des traces indélébiles, et le sentiment d’impunité des auteurs est vécu comme une double peine par les victimes de ces exactions. Heureusement, surtout depuis le mouvement #MeToo, la médiatisation de tous ces cas commis dans le monde artistique, politique, sportif et religieux a sensibilisé et incité les victimes à prendre la parole et à porter plainte.
Prédicateur
En tant que président du comité consultatif et de suivi de Stop Abus, je suis particulièrement attentif aux cas d’abus de pouvoir et d’abus sexuels dans le protestantisme évangélique. Récemment, j’ai été interviewé par un hebdomadaire national français, La Vie, après la publication d’un reportage sur des accusations d’abus contre un prédicateur français. Deux femmes avaient porté plainte contre ce prédicateur pour abus sexuels. Il s’agit d’un ministère public dirigé par une personne bien connue dans les milieux évangéliques francophones et notamment dans la blogosphère.
Éthique pastorale
L’information relayée par le CNEF (Conseil national des évangéliques de France), n’est pas une condamnation. Au lieu de cela, il devrait être considéré comme un avertissement aux membres de cette fédération d’églises et d’organisations concernant une personne soupçonnée d’abus graves. Au fond, c’est un avertissement aux autres syndicats d’Églises de ne pas faire appel à lui jusqu’à nouvel ordre. Les faits qui lui sont reprochés, s’ils sont avérés, ne sont pas conformes à l’éthique pastorale.
D’un point de vue pénal, bien que des plaintes aient été déposées, le pasteur est toujours présumé innocent. Certes, si la personne avait été moins médiatisée, il y aurait peut-être eu moins de communication à ce stade. En effet, des poursuites judiciaires ou disciplinaires sont ou ont été intentées contre d’autres prédicateurs ou pasteurs qui n’ont pas été ainsi mis en évidence. D’autre part, une telle communication permet également de libérer la voix d’autres victimes potentielles.
La prise de conscience « institutionnelle » de cette question chez les évangéliques en France a eu lieu il y a quatre ou cinq ans. Les membres du CNEF se sont réunis en assemblée plénière et ont décidé de mettre en place un groupe de réflexion sur la déontologie pastorale, avec les abus sexuels comme l’une de ses cibles. J’ai dirigé ce groupe, qui a rédigé un livret pour nous rappeler l’importance que les leaders donnent l’exemple et que nos communautés soient des lieux où les gens n’ont pas peur des agresseurs sexuels.
Nous avons également élaboré une charte d’éthique pour lutter contre les abus sexuels, à savoir la Charte d’engagement pour lutter contre les abus sexuels dans l’Église. Tous les membres du CNEF ont voté pour. Parce qu’il ne doit pas y avoir d’impunité dans nos milieux. Nous avons également rappelé qu’il ne fallait pas pointer du doigt l’Église catholique mais plutôt mettre de l’ordre chez nous. L’année dernière, nous avons mis en place un important mécanisme de soutien à un service d’écoute, appelé Stop Abus.
Oeil aveugle
Comme c’est le cas dans la plupart des milieux, nos églises ont parfois fermé les yeux sur certains cas, si elles ne les ont pas occultés. Je dirais même que face à la maltraitance, on attend toujours trop longtemps. C’est ce qui arrive quand on ne s’occupe pas des plus vulnérables.
Dans le monde évangélique, les différentes églises cultivent une grande autonomie. Ils ne dépendent pas d’une hiérarchie au sein d’une même institution, comme l’Église catholique romaine. Alors face à un problème, quand il s’agit de faire face à la maltraitance, la question reste celle de la responsabilité. Il faut savoir à quel niveau il s’exerce. Dans une organisation pyramidale, les décisions sont prises au sommet de la pyramide. Dans notre système, la responsabilité incombe aux églises locales ou aux unions d’églises.
Si dans le monde catholique des phénomènes tels que la loi du silence et le cléricalisme sont des facteurs d’abus, le code du silence, aussi appelé omerta, peut bien sûr exister partout. Connaître les services que nous avons mis en place pour lutter contre les abus peut briser l’omerta.
Le communiqué de presse concernant le pasteur impliqué dans l’information susmentionnée est une manière de rappeler qu’il n’y a pas d’immunité. C’est a fortiori dire aux victimes que nous n’allons pas nous taire sur les abus, qui ne sont jamais à la gloire de Celui que nous voulons servir.
Angle mort
Quant au « cléricalisme », il peut aussi exister au sein du protestantisme, même si tout le monde est laïc ici. Un cercle fermé peut se constituer, comme une sorte de cénacle ou d’élite composée d’initiés qui veulent détenir le pouvoir pour eux-mêmes. Cela arrive malheureusement dans nos milieux, même si je pense que cette tentation est de moins en moins répandue. Nous ne sommes pas non plus à l’abri des gourous qui prétendent agir au nom du Saint-Esprit.
Aux États-Unis, plusieurs enquêtes récentes ont conduit le monde évangélique de certaines méga-églises aux églises au sein de la grande fédération de la Southern Baptist Convention à prendre des mesures massives contre les abuseurs, ce qui a été surprenant par son ampleur. Certains peuvent penser qu’il s’agit peut-être d’un « angle mort » parmi les évangéliques ? Mais l’angle mort est ou a été dans la société en général. Il y a trente ou quarante ans, de tels abus existaient évidemment, mais ils étaient traités en interne. Je pense qu’il y a une prise de conscience dans la société dans son ensemble, qui a été particulièrement facilitée par le mouvement #MeToo.

Marc Derux (1965) est un pasteur français, lié à la Fédération baptiste (FEEBF).
Il est actuellement directeur de l’école de langues Centre des Cdres à Massy (près de Paris).
Auparavant, il a été ministre à Lille, Lyon et Valence. Il est engagé au sein du Conseil national des évangéliques de France (CNEF).
Derux est marié à l’institutrice Catherine, avec qui il a trois enfants.