« C’est la démocratie, stupide! » Ce qui bouleverse vraiment la France

-Analyse-

PARIS Paris brûle, la France atteint un point de basculement. On ne peut pas faire référence à des centaines de milliers de manifestants, des millions de manifestants et des dizaines de millions de citoyens en colère à un simple malentendu ou à une incapacité du président français Emmanuel Macron et du gouvernement à expliquer leurs choix politiques.

Quelque chose s’est cassé. Mais quoi exactement ?

Analyse sereinement, cette réforme des retraites qui a suscité un mouvement massif de grèves et de protestations au cours des deux derniers mois n’est ni aussi nécessaire que le gouvernement l’affirme, ni aussi injuste que le prétend l’opposition. Les économies attendues sont minimes, et ne corrigent en rien le déséquilibre structurel entre les générations (les retraités actuels « récupérant » bien plus de leurs cotisations que les futurs retraités).

En revanche, la situation des travailleurs les plus précaires restera pour l’essentiel inchangée : l’âge d’ouverture des droits est maintenu à 62 ans pour les handicapés et les inaptes au travail, les travailleurs aux carrières inégales pourront toujours supprimer leur allègement fiscal uniquement à 67 ans et les bénéficiaires du minimum vieillesse l’obtiendront à 65 ans, comme aujourd’hui.

En moyenne, selon l’étude d’impact du gouvernement, l’âge effectif de départ à la retraite sera repoussé de sept mois, résultat d’un millier d’exonérations qui compliquent encore un système déjà inintelligible.

Au final, il s’agit simplement d’une réforme médiocre, loin de l’idée originale d’un système universel par points qui aurait permis à chacun de gérer plus librement sa vie professionnelle.

Souveraineté bafouée

En vérité, l’enjeu n’est plus social mais institutionnel. Ce n’est pas un hasard si les manifestations ont pris une tout autre tournure jeudi 16 mars, lorsque le Parlement français a été privé de son vote. Le tristement célèbre article 49.3, qui permet au gouvernement de faire adopter une législation sans l’approbation du Parlement, n’est pas le seul fautif. Le gouvernement a d’abord caché sa réforme des retraites dans un projet de loi de finances rectificatif de la Sécurité sociale. Il a ensuite utilisé l’article 47.1 pour raccourcir le débat à l’Assemblée et les articles 44.2 et 44.3 pour bloquer les votes au Sénat.

L’esprit de la démocratie n’est pas d’imposer une loi dont personne ne veut.

Rappelons que notre jurisprudence a toujours sanctionné « l’abus de droit », lorsque la lettre de la loi est respectée, mais l’esprit de la loi est détourné. Quelle que soit la décision du Conseil constitutionnel quant à la stricte légalité du texte, nous devons déplorer les abus de droit constitutionnel dont notre démocratie est devenue la victime. L’esprit de la démocratie n’est pas d’imposer une loi dont personne ne veut.

Cet abus de la loi trahit un conflit de légitimités. Macron entretient l’illusion que son élection équivaut à une approbation préétablie de l’ensemble de son programme législatif, lui ouvrant la voie à l’utilisation de l’article 49.3 pour l’imposer. Les manifestants indignés de cette démarche ne s’y trompent pas. Ils axaient directement leurs slogans sur Macron et dénonçaient, avec excès mais non sans raison, sa dérive autoritaire. Ils étaient indignés que la souveraineté parlementaire soit bafouée de manière aussi flagrante.

Les émotions sur les idées

Nous avons ainsi atteint l’apogée de la soi-disant Cinquième République, le système de gouvernance constitutionnel de la France imposé en 1958 pour donner plus de pouvoir à la présidence. La rencontre d’un homme et d’un peuple, mythe fondateur de l’élection présidentielle au suffrage universel, s’est transformée en un affrontement où, des deux côtés, les émotions priment sur les idées. Il ne s’agit finalement pas de relever l’âge de la retraite, mais de savoir qui décide et pour quelles raisons.

Au début des années 1990, Bill Clinton remporte les élections américaines grâce à la fameuse analyse d’un de ses conseillers : « C’est l’économie, idiot ». Aujourd’hui, quelqu’un devrait dire à Emmanuel Macron : « C’est la démocratie, con ».

Pour éviter que la crise institutionnelle ne débouche sur une crise de régime, ce n’est pas que Macron doive démissionner, mais le pouvoir présidentiel qu’il faut réduire. Il faut redonner au Parlement le plein contrôle de la politique nationale, comme il l’a été pendant près d’un siècle, depuis l’avènement de la Troisième République en 1870 jusqu’au référendum voulu par Charles de Gaulle en 1962.

Si les parlementaires ont aujourd’hui une aussi mauvaise image, c’est qu’ils sont déresponsabilisés par l’élection présidentielle.

Rendons-leur un vrai pouvoir, et ils se montreront capables de compromis et d’alliances. Pour ce faire, on peut rêver d’une VIe République, ou plus simplement revenir à la Ve telle que la concevait Michel Debr, avec un président élu au suffrage indirect, garant de l’équilibre des institutions, mais en retrait de l’action politique. Rien n’empêcherait l’instauration du scrutin proportionnel, seul moyen de représenter la diversité des opinions politiques.

Le président s’est engagé à réformer les institutions. La colère dans la rue devrait désormais le pousser à proposer des changements radicaux, qui devraient commencer par scier la branche sur laquelle il est si maladroitement perché.

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