Macron lance les dés sur l’avenir de la France
11 juin 2024, 7 h 04 HE
Macron lance les dés sur l’avenir de la France
Il faut repenser au référendum sur le Brexit du Premier ministre britannique David Cameron en 2016 pour se rappeler qu’un dirigeant européen avait pris un risque avec des enjeux aussi élevés que la décision du président français Emmanuel Macron de convoquer des élections législatives anticipées en réponse à la défaite de son parti lors des élections européennes de dimanche.
Pour rafraîchir la mémoire : Cameron a promis aux électeurs en janvier 2013 que s’ils ramenaient les conservateurs au pouvoir, il leur organiserait un référendum sur l’adhésion du Royaume-Uni à l’Union européenne. Il a perdu le référendum pour une multitude de raisons, notamment parce qu’il n’a pas réussi à convaincre les fidèles de son propre parti et a sous-estimé la capacité des campagnes du Brexit à mobiliser des partisans.
Cameron était prêt à prendre un pari politique à long terme aux enjeux élevés, qui façonnerait la nature même de son pays et de l’Union européenne, pour réaliser ce qu’il avait considéré comme une nécessité politique à court terme. Macron fait de même aujourd’hui.
Le président français semble parier sur l’une des deux issues suivantes :
- Pour Macron, le meilleur résultat serait que les électeurs des élections anticipées annulent leurs votes de dimanche dernier, qui ont donné à Marine Le Pen le Rassemblement national d’extrême droite 31,37 pour cent des voix, soit plus du double de la part accordée au parti de Macron (14,6 pour cent). C’est aussi le résultat le moins probable. Les propres partisans de Macron considèrent comme douteuse une victoire au premier tour, le 30 juin, ou au second tour, le 7 juillet. Macron est impopulaire, le taux de chômage en France est élevé, les problèmes d’immigration ont mobilisé de nombreux citoyens pour soutenir les partis d’opposition et il y a une distance croissante entre les électeurs et les dirigeants politiques français.
- Le résultat le plus probable est que pendant le reste de son mandat présidentiel, qui s’étend jusqu’en 2027, Macron devra gouverner avec un Premier ministre du Rassemblement national dans ce que les Français appellent la cohabitation. Même s’il est peu probable que le Rassemblement national obtienne la majorité absolue des 577 sièges de l’Assemblée nationale, il pourrait très probablement devenir le parti le plus fort. Le Pen, qui ambitionne de succéder à Macron à la présidence en 2027, proposerait comme Premier ministre son protégé, Jordan Bardella, 28 ans. Bardella, le fils populaire d’un immigré italien, a mené la campagne du Parlement européen et a rallié le vote anti-immigrés avec le slogan « La France disparaît ».
Écrit Roger Cohen dans une analyse incontournable du New York Timesla France serait alors confrontée à la consécration par de hautes fonctions politiques de l’extrême droite, une idée tenue impensable depuis que le gouvernement de Vichy a dirigé la France en collaboration avec les nazis entre 1940 et 1944.
Pourquoi Macron est-il prêt à jeter les dés sur l’avenir de la France de cette manière, choquant le pays, son marché boursier, les médias français et son propre parti six semaines seulement avant que Paris n’accueille les Jeux Olympiques ? Cohen a cité la maire de Paris, Anne Hidalgo, stupéfaite par cette décision troublante.
Macron parie que le Rassemblement national aura de si mauvais résultats au cours des trois prochaines années que les électeurs rejetteront toute idée de Marine Le Pen comme présidente en 2027. Les électeurs français pourraient alors mettre un terme à l’idée que l’extrême droite puisse diriger la France. (Macron lui-même a un mandat limité et ne pourra pas se présenter.)
Macron aurait pu réagir de plusieurs manières à l’humiliation de dimanche lors des élections européennes. Ses options allaient du durcissement des politiques d’immigration au bouleversement de son gouvernement.
Il a peut-être choisi la voie la plus risquée disponible. La montée des nationalistes, des démagogues, est un danger pour notre nation, a déclaré Macron dimanche. Et aussi pour l’Europe, pour la position de la France en Europe et dans le monde. Il s’est présenté comme un leader à la hauteur des exigences de son temps, plutôt que comme une victime de l’histoire.
Le temps déterminera si la réponse de Macron cette semaine sera visionnaire ou imprudente. S’il y a une leçon à tirer de l’expérience Cameron, c’est que le joueur a un contrôle limité sur le résultat.
Frederick Kempe est président et directeur général de l’Atlantic Council. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @FredKempe.
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