La France devient la nouvelle Grande-Bretagne
En 2002, j’ai déménagé de Londres pour ce qui était alors un Paris bien moins cher. Londres avait ses banques toutes-puissantes ; Paris était la capitale du XIXe siècle. En fait, j’avais l’impression d’émigrer de la modernité.
La France avait alors des revenus moyens inférieurs à ceux du Royaume-Uni et recevait moins d’investissements directs étrangers (IDE), en partie à cause de ses grèves constantes. En politique étrangère, la France a agi comme une sorte de dissident solitaire dont les opinions ont été la plupart du temps ignorées. Les pays sont jumeaux : deux anciens empires absurdement trop centralisés de 67 millions d’habitants, toujours aux prises avec la désindustrialisation, où le passé surplombe le présent comme un linceul. Mais, à l’époque, le jumeau britannique dominait.
Lorsque Rishi Sunak traverse la Manche le 10 mars pour le premier sommet des dirigeants franco-britanniques depuis 2018, l’enfer remarque les changements. Le pays dont les contours ressemblent le plus à la Grande-Bretagne commence à le remplacer. La France reprend certaines des fonctions traditionnelles du Royaume-Uni.
Il y a près de 20 ans, j’ai regardé à la télévision la Grande-Bretagne remporter une victoire capitale à la Pyrrhus sur son voisin. L’ONU débattait de la prochaine invasion de l’Irak. Dominique de Villepin, ministre des Affaires étrangères de la France, s’est prononcé contre la guerre, en français, tandis que la plupart des délégués écoutaient la traduction sur leurs écouteurs. C’était une métaphore du rôle moderne de France : De Villepin s’attendait à être entendu par le monde, mais ce n’était pas tout à fait le cas.
Il a terminé, Ce message vous vient aujourd’hui d’un vieux pays, la France… Jack Straw, ministre britannique des Affaires étrangères, a répondu : Monsieur le Président, je parle au nom d’un très vieux pays, fondé en 1066 par les Français. Les délégués qui l’écoutaient presque tous sans casque s’esclaffaient. L’esprit britannique avait piqué l’emphase française. Le Royaume-Uni, pilier de ce qu’on appelait alors la communauté internationale, l’a emporté sur l’Irak.
La France a eu raison mais n’en a pas beaucoup profité. En 2008, John Ross, conseiller du maire de Londres, reniflait : Nous ne nous considérons pas comme des concurrents de Paris. Nous avons gagné ce concours. Nicolas Sarkozy, alors président français, réfléchit tardr que le Royaume-Uni avait gagné la bataille linguistique, la bataille financière, gagné la bataille des symboles à travers sa monarchie.
Mais après 2008, la classe dirigeante française a fait preuve de capacités de survie supérieures : la crise financière n’a pas durablement ponctionné son économie et il n’y a pas eu de Frexit. Quand j’ai demandé au ministre français de l’Industrie, Roland Lescure, si le Brexit profitait à la France, il a répondu : Oui, sans ambiguïté. Le Royaume-Uni était le paradis des IDE en Europe. Nous sommes plus attractifs que jamais. Je pense que la Grande-Bretagne est moins attrayante que jamais. La Grande-Bretagne n’étant plus l’endroit évident pour les entreprises internationales pour installer leur siège européen, la France est désormais en tête pour les IDE.
Vous ne lirez pas beaucoup de gros titres sur les entreprises qui délocalisent leur personnel existant outre-Manche. Plutôt, ses nouvelles décisions d’investissement qui favorisent la France. Les revenus français ont égalé ceux des Britanniques Les Français travaillent moins mais se rattrapent avec une productivité plus élevée. La Grande-Bretagne a maintenant des grèves à la française.
Probablement parce que Paris et Londres étaient toutes deux des capitales impériales, ce ne sont que deux métropoles mondiales pour l’Europe occidentale. Cela fait de Paris l’alternative potentielle à Londres. Il ronge désormais la grande avance de Londres dans le secteur bancaire et technologique, et seulement en partie à cause des nouvelles faiblesses britanniques : le besoin de visas pour le personnel européen, les règles empêchant les sociétés financières basées à Londres de servir les clients européens, la stagnation de la City.
Paris devient également plus attractive pour les investisseurs. Il a plus de lignes de trains à grande vitesse que Londres ne peut en rêver et construit 196 000 nouvelles maisons de banlieue d’ici 2030. L’élite de la ville peut enfin gérer les étrangers en anglais, comme en témoignent Emmanuel Macron et son groupe de ministres pratiquement bilingues.
Dans les crises diplomatiques, Washington téléphonait traditionnellement à Londres en premier. Mais la Grande-Bretagne sans siège à la table de l’UE est moins utile. Il est affligé d’une instabilité politique inhabituelle, affiche une obsession presque gaulliste de faire cavalier seul et a récemment oint des dirigeants peu sérieux comme Liz Truss et Boris Johnson. Pendant ce temps, c’est à la France un avantage marginal que le secrétaire d’Etat américain, Antony Blinken, soit un Parisien francophone.
Il y a quelques mois, Macron était encore le dissident français classique au sein de l’alliance occidentale, sonnant un peu trop pro-Poutine au goût de tout le monde. Maintenant, alors que la réalité l’oblige à revenir dans l’alliance, il dit qu’il soutient l’Ukraine vers la victoire. Je pense qu’il a changé, pour de vrai cette fois, a récemment déclaré le président ukrainien Volodymyr Zelenskyy. Même des officiers militaires français russophiles se retournent contre le Kremlin car cela les aide à les chasser d’Afrique. Symboliquement, la France a transféré des tentes militaires du Mali aux frontières de l’Ukraine.
Je vais offenser les deux pays, mais la France devient la nouvelle Grande-Bretagne.
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